Pendant dix minutes encore, l'Indou demeura dans cette position, tantôt tourné vers le plateau, tantôt penché en dehors, et plongeant ses regards dans l'abîme qui se creusait au pied de la forteresse.

Il était visible qu'il faisait un dernier effort pour ne pas succomber au sommeil. Mais enfin, la fatigue l'emportant, il se laissa glisser jusqu'au sol, s'y étendit, et l'ombre du parapet le rendit absolument invisible.

La nuit, d'ailleurs, était déjà profonde. D'épais nuages, immobiles, s'allongeaient sur le ciel. L'atmosphère était aussi calme que si les molécules de l'air eussent été soudées l'une à l'autre. Les bruits de la vallée n'arrivaient pas à cette hauteur. Le silence était absolu.

Ce qu'allait être une telle nuit d'angoisses pour le colonel Munro, il convient de le dire, à l'honneur de cet homme énergique. Pas un instant, il ne songea à cette dernière seconde de sa vie, pendant laquelle les tissus de son corps, rompus violemment, ses membres effroyablement dispersés, iraient se perdre dans l'espace. Ce ne serait qu'un coup de foudre, après tout, et ce n'était pas là de quoi ébranler une nature sur laquelle jamais effroi physique ou moral n'avait eu prise. Quelques heures lui restaient encore à vivre: elles appartenaient à cette existence, qui avait été si heureuse pendant sa plus longue période. Sa vie se rouvrait tout entière avec une singulière précision. Tout son passé se représentait à son esprit.

L'image de lady Munro se dressait devant lui. Il la revoyait, il l'entendait, cette infortunée qu'il pleurait comme aux premiers jours, non plus des yeux, mais du coeur! Il la retrouvait jeune fille, au milieu de cette funeste ville de Cawnpore, dans cette habitation où il l'avait pour la première fois admirée, connue, aimée! Ces quelques années de bonheur, brusquement terminées par la plus épouvantable des catastrophes, se ravivèrent dans son esprit. Tous leurs détails, si légers qu'ils fussent, lui revinrent à la mémoire avec une telle netteté, que la réalité n'eut peut-être pas été plus «réelle»! Le milieu de la nuit était déjà passé que sir Edward Munro ne s'en était pas aperçu. Il avait vécu tout entier dans ses souvenirs, sans que rien l'en eût pu distraire, là-bas, près de sa femme adorée. En trois heures s'étaient résumés les trois ans qu'il avait vécu près d'elle! Oui! son imagination l'avait irrésistiblement enlevé de ce plateau de la forteresse de Ripore, elle l'avait arraché à la bouche de ce canon, dont le premier rayon du soleil allait, pour ainsi dire, enflammer l'amorce!

Mais alors, l'horrible dénouement du siège de Cawnpore lui apparut, l'emprisonnement de lady Munro et de sa mère dans le Bibi-Ghar, le massacre de leurs malheureuses compagnes, et enfin ce puits, tombeau de deux cents victimes, sur lequel, quatre mois auparavant, il était allé une dernière fois pleurer.

Et cet odieux Nana Sahib qui était là, à quelques pas, derrière des murs de cette caserne en ruines, l'ordonnateur des massacres, le meurtrier de lady Munro et de tant d'autres infortunées! Et c'était entre ses mains qu'il venait de tomber, lui, qui avait voulu se faire le justicier de cet assassin que la justice n'avait pu atteindre!

Sir Edward Munro, sous la poussée d'une colère aveugle, fit un effort désespéré pour rompre ses liens. Les cordes craquèrent, et les noeuds, resserrés, lui entrèrent dans les chairs. Il poussa un cri, non de douleur, mais d'impuissante rage.

À ce cri, l'Indou, étendu dans l'ombre du parapet, redressa la tête. Le sentiment de sa situation le reprit. Il se souvint qu'il était le gardien du prisonnier.

Il se releva donc, s'avança en hésitant vers le colonel Munro, lui posa la main sur l'épaule, pour s'assurer qu'il était toujours là, et, du ton d'un homme à moitié endormi: