—Le bruit avait même couru qu'il avait été enterré au milieu de son campement sur la frontière!

—Fausses obsèques, pour donner le change!» Le faquir n'avait pas sourcillé en entendant affirmer ce dernier fait d'une façon qui n'admettait aucun doute. Cependant, son front se plissa involontairement, lorsqu'il entendit un Indou,—l'un des plus surexcités du groupe auquel il s'était mêlé,—donner les détails suivants, détails trop précis pour ne pas être véridiques: «Ce qui est certain, disait l'Indou, c'est qu'en 1859, le nabab s'était réfugié avec son frère Balao Rao et l'ex-rajah de Gonda, Debi-Bux-Singh, dans un camp, au pied d'une des montagnes du Népaul. Là, pressés de trop près par les troupes anglaises, tous trois résolurent de franchir la frontière indo-chinoise. Or, avant de la passer, le nabab et ses deux compagnons, afin de mieux accréditer le bruit de leur mort, ont fait procéder à leurs propres funérailles; mais ce qu'on a enterré d'eux, c'est uniquement un doigt de leur main gauche, qu'ils se sont coupé au moment de la cérémonie.

—Et comment le savez-vous? demanda l'un des auditeurs à cet
Indou, qui parlait avec tant d'assurance.

—J'étais présent aux funérailles, répondit l'Indou. Les soldats de Dandou-Pant m'avaient fait prisonnier, et ce n'est que six mois après que j'ai pu m'enfuir.»

Pendant que l'Indou parlait d'une manière si affirmative, le faquir ne le quittait pas du regard. Un éclair enflammait ses yeux. Il avait prudemment caché sa main mutilée sous le lambeau de laine qui lui couvrait la poitrine. Il écoutait sans mot dire, mais ses lèvres frémissaient en découvrant ses dents acérées.

«Ainsi, vous connaissez le nabab? demanda-t-on à l'ancien prisonnier de Dandou-Pant.

—Oui, répondit l'Indou.

—Et vous le reconnaîtriez sans hésiter, si le hasard vous mettait face à face avec lui?

—Aussi bien que je me reconnaîtrais moi-même!

—Alors, vous avez quelque chance de gagner la prime de deux mille livres! répliqua l'un des interlocuteurs, non sans un sentiment d'envie peu dissimulé.