Cette règle, le capitaine Hod et son fidèle Fox ne manquaient pas de l'appliquer à eux-mêmes, et leur foyer intérieur,—je veux dire leur estomac, qui offrait une grande surface de chauffe,— était toujours muni de ce combustible azoté, indispensable pour faire marcher bien et longtemps la machine humaine.
Cette fois, l'étape devait être plus longue. Nous allions voyager deux jours, nous reposer deux nuits, de manière à atteindre Burdwan et à visiter cette ville pendant la journée du 9.
À six heures du matin, Storr donnait un coup de sifflet aigu, purgeait ses cylindres, et le Géant d'Acier prenait une allure un peu plus rapide que la veille.
Pendant quelques heures, nous avions côtoyé la voie ferrée, qui, par Burdwan, va rejoindre à Rajmahal la vallée du Gange, qu'elle suit alors jusqu'au delà de Bénarès. Le train de Calcutta vint à passer, à grande vitesse. Il semblait nous défier par les exclamations admiratives des voyageurs. Nous ne répondîmes pas à leur défi. Ils pouvaient aller plus rapidement que nous, mais plus confortablement, non!
Le pays qui fut traversé pendant ces deux jours était invariablement plat et, par cela même, assez monotone. Ça et là se balançaient quelques flexibles cocotiers, dont les derniers échantillons allaient rester en arrière, au delà de Burdwan. Ces arbres, qui appartiennent à la grande famille des palmiers, sont amis des côtes et aiment à retrouver quelques molécules d'air marin dans l'atmosphère qu'ils respirent. Aussi, en dehors d'une zone assez étroite qui confine au littoral, ne les rencontre-t-on plus, et il est inutile de les chercher dans l'Inde centrale. Mais la flore de l'intérieur n'en est pas moins intéressante et variée.
De chaque côté de la route, ce n'était, à proprement parler, qu'un immense échiquier de rizières, qui se dessinait à perte de vue. Le sol était divisé en quadrilatères, endigués comme les marais salants ou les parcs aux huîtres d'un littoral. Mais la couleur verte dominait, et la récolte promettait d'être belle sur cet humide et chaud territoire, dont les buées indiquaient la prodigieuse fertilité.
Le lendemain soir, à l'heure dite, avec une exactitude qu'un express eût enviée, la machine donnait son dernier coup de vapeur et s'arrêtait aux portes de Burdwan.
Administrativement, cette cité est le chef-lieu d'un district anglais, mais le district appartient en propre à un maharajah, qui ne paye pas moins de dix millions d'impôts au gouvernement. La ville est, en grande partie, composée de maisons basses, que séparent de belles allées d'arbres, cocotiers et aréquipiers. Ces allées étaient assez larges pour livrer passage à notre train. Nous allâmes donc camper en un endroit charmant, plein d'ombre et de fraîcheur. Ce soir-là, la capitale du maharajah compta un petit quartier de plus. C'était notre hameau portatif, notre village de deux maisons, et nous ne l'aurions pas changé pour tout le quartier où s'élève le splendide palais d'architecture anglo-indienne du souverain de Burdwan.
Notre éléphant, on le pense, produisit là son effet accoutumé, c'est-à-dire une sorte de terreur admirative chez tous ces Bengalis, qui accouraient de toutes parts, tête nue, les cheveux coupés à la Titus, et ayant pour unique vêtement, les hommes un pagne autour des reins, les femmes un sari blanc qui les enveloppait de la tête aux pieds.
«Je n'ai qu'une crainte! dit le capitaine Hod, c'est que le maharajah ne veuille acheter notre Géant d'Acier, et qu'il en offre une telle somme, que nous soyons obligés de le vendre à Sa Hautesse!