Riche pays, avec ses immenses rizières d'un vert émeraude et ses vastes plantations de pavots, avec ses nombreuses bourgades, perdues dans la verdure, ombragées de palmiers, de manguiers, de dattiers, de taras, sur lesquels la nature a jeté, comme un filet, un inextricable réseau de lianes. Les routes que suit Steam-House forment autant de berceaux touffus, dont un sol humide entretient la fraîcheur. Nous avançons, la carte sous les yeux, sans jamais craindre de nous égarer. Les hennissements de notre éléphant se mêlent aux assourdissants concerts de la gent ailée et aux discordantes criailleries des tribus simiesques. Sa fumée enroule d'épaisses volutes aux phénix champêtres, aux bananiers, dont les fruits dorés se détachent comme des étoiles au milieu de légers nuages. Sur son passage se lèvent des volées de ces frêles oiseaux de riz, qui confondent leur plumage blanc avec les blanches spirales de la vapeur. Ça et là, des groupes de banians, des bouquets de pamplemousses, des carrés de «dalhs», espèces de pois arborescents que supporte une tige haute d'un mètre, se détachent en vigueur, et servent de repoussoirs aux paysages des arrière-plans.

Mais quelle chaleur! À peine un peu d'air humide se propage-t-il à travers les nattes de vétiver de nos fenêtres! Les «hot winds»,— les vents chauds,—qui se sont chargés de calorique en caressant la surface des longues plaines de l'ouest, couvrent la campagne de leur haleine embrasée. Il est temps que la mousson de juin vienne modifier l'état atmosphérique. Nul ne pourrait supporter les atteintes de ce soleil de feu, sans être menacé de quelque suffocation mortelle.

Aussi, la campagne est-elle déserte. Les «raïots» eux-mêmes, quoique bien aguerris à ces jets de rayons embrasés, ne pourraient se livrer aux travaux de culture. La route ombreuse est seule praticable, et encore à la condition de la parcourir à l'abri de notre bungalow roulant. Il faut que le chauffeur Kâlouth soit, je ne dirai pas de platine, car du platine fondrait, mais de carbone pur, pour ne pas entrer en fusion devant la grille ardente de sa chaudière. Non! le brave Indou résiste. Il s'est fait comme une seconde nature réfractaire, à vivre sur la plate-forme des locomotives, en courant les railways de l'Inde centrale!

Le thermomètre, suspendu aux parois de la salle à manger, a marqué cent six degrés Fahrenheit (41°11 centig.) dans la journée du 19 mai. Ce soir-là, nous n'avons pu faire notre hygiénique promenade de l'»hawakana». Ce mot signifie proprement «manger de l'air», c'est-à-dire qu'après les étouffements produits par une journée tropicale, on va respirer un peu de l'air tiède et pur du soir. Cette fois, c'est l'atmosphère qui nous aurait dévorés.

«Monsieur Maucler, me dit le sergent Mac Neil, cela me rappelle les derniers jours de mars, pendant lesquels sir Hugh Rose, avec une batterie de deux pièces seulement, essayait de faire brèche à l'enceinte de Jansi. Il y avait seize jours que nous avions passé la Betwa, et, depuis seize jours, les chevaux n'avaient pas été une seule fois débridés. Nous nous battions entre d'énormes murailles de granit, autant dire entre les parois de briques d'un haut fourneau. Dans nos rangs passaient des «chitsis» qui portaient de l'eau dans leurs outres, et, tandis que nous faisions le coup de feu, ils nous la versaient sur la tête, sans quoi nous serions tombés foudroyés. Tenez! Je me souviens! J'étais épuisé. Mon crâne éclatait. J'allais tomber… Le colonel Munro me voit, et, arrachant l'outre des mains d'un chitsi, il la verse sur moi… et c'était la dernière que les porteurs avaient pu se procurer!… Cela ne s'oublie pas, voyez-vous! Non! goutte de sang pour goutte d'eau! Alors même que j'aurais donné tout le mien pour mon colonel, je serais encore son débiteur!

—Sergent Mac Neil, demandai-je, ne trouvez-vous pas que, depuis notre départ, le colonel Munro a l'air plus préoccupé que d'habitude? Il semble que chaque jour…

—Oui, monsieur, répondit Mac Neil, qui m'interrompit assez vivement, mais cela n'est que trop naturel! Mon colonel se rapproche de Lucknow, de Cawnpore, là où Nana Sahib a fait massacrer… Ah! je ne puis parler de cela sans que le sang ne me monte à la tête! Peut-être eût-il mieux valu modifier l'itinéraire de ce voyage, et ne pas traverser les provinces que la révolte a dévastées! Nous sommes encore trop près de ces terribles événements pour que le souvenir s'en soit affaibli!

—Pourquoi ne pas changer notre route! dis-je alors. Si vous le voulez, Mac Neil, je vais en parler à Banks, au capitaine Hod…

—Il est trop tard, répondit le sergent. J'ai lieu de penser, d'ailleurs, que mon colonel tient à revoir, une dernière fois peut-être, le théâtre de cette guerre horrible, qu'il veut aller là où lady Munro a trouvé la mort, et quelle mort!

—Si vous le pensez, Mac Neil, répondis-je, mieux vaut laisser faire le colonel Munro, et ne rien changer à nos projets. C'est souvent une consolation et comme un adoucissement à la douleur que d'aller pleurer sur la tombe de ceux qui nous sont chers…