Le Gange! Est-il un fleuve dont le nom évoque de plus poétiques légendes, et ne semble-t-il pas que toute l'Inde se résume en lui? Est-il au monde une vallée comparable à celle qui, pour diriger son cours superbe, se développe sur un espace de cinq cents lieues et ne compte pas moins de cent millions d'habitants? Est-il un endroit du globe où plus de merveilles aient été entassées depuis l'apparition des races asiatiques? Qu'aurait donc dit du Gange Victor Hugo, qui a si fièrement chanté le Danube! Oui! on peut parler haut, quand on a:

… comme une mer sa houle, Quand sur le globe on se déroule, Comme un serpent, et quand on roule De l'occident à l'orient!

Mais le Gange a sa houle, ses cyclones, plus terribles que les ouragans du fleuve européen! Lui aussi se déroule comme un serpent dans les plus poétiques contrées du monde! Lui aussi coule de l'occident à l'orient! Mais ce n'est pas dans un médiocre massif de collines qu'il va prendre sa source! C'est de la plus haute chaîne du globe, c'est des montagnes du Thibet qu'il se précipite en absorbant tous les affluents de sa route! C'est de l'Himalaya qu'il descend!

Le lendemain, 23 mai, au soleil levant, la large nappe d'eau miroitait devant nos yeux. Sur le sable blanc, quelques groupes d'alligators, de grande taille, semblaient boire les premiers rayons du jour. Ils étaient immobiles, tournés vers l'astre radieux, comme s'ils eussent été les plus fidèles sectateurs de Brahma. Mais quelques cadavres, qui passaient en flottant, les arrachèrent à leur adoration. Ces cadavres que le courant emporte, on a dit qu'ils flottent sur le dos quand ce sont des hommes, sur la poitrine quand ce sont des femmes. Je pus constater qu'il n'y a rien de vrai dans cette observation. Un instant après, les monstres se jetaient sur cette proie, que leur fournissent quotidiennement les cours d'eau de la péninsule, et ils l'entraînaient dans les profondeurs du fleuve.

Le chemin de fer de Calcutta, avant de se bifurquer à Allahabad pour courir sur Delhi, au nord-ouest, et sur Bombay, au sud-ouest, suit constamment la rive droite du Gange, dont il économise par sa rectitude les nombreuses sinuosités. À la station de Mogul-Seraï, dont nous n'étions éloignés que de quelques milles, un petit embranchement se détache, qui dessert Bénarès en traversant le fleuve, et, par la vallée de la Goûmti, va jusqu'à Jaunpore sur un parcours d'une soixantaine de kilomètres.

Bénarès est donc sur la rive gauche. Mais ce n'était pas en cet endroit que nous devions franchir le Gange. C'était seulement à Allahabad. Le Géant d'Acier resta donc au campement qui avait été choisi la veille au soir, 22 mai. Des gondoles étaient amarrées à la rive, et prêtes à nous conduire à la ville sainte, que je désirais visiter avec quelque soin.

Le colonel Munro n'avait rien à apprendre, rien à voir de ces cités si souvent visitées par lui. Cependant, ce jour-là, il eut un instant la pensée de nous accompagner; mais, après réflexion, il se décida à faire une excursion sur les rives du fleuve, en compagnie du sergent Mac Neil. En effet, tous deux quittèrent Steam-House, avant même que nous ne fussions partis. Quant au capitaine Hod, qui avait déjà tenu garnison à Bénarès, son intention était d'aller voir quelques-uns de ses camarades. Donc, Banks et moi,—l'ingénieur avait voulu me servir de guide,— nous fûmes les seuls qu'un sentiment de curiosité allait entraîner vers la ville.

Lorsque je dis que le capitaine Hod avait tenu garnison à Bénarès, il faut savoir que les troupes de l'armée royale ne résident pas habituellement dans les cités indoues. Leurs casernes sont situées au milieu de «cantonnements», qui, par le fait, deviennent de véritables villes anglaises. Ainsi à Allahabad, ainsi à Bénarès, ainsi en d'autres points du territoire, où non seulement les soldats, mais les fonctionnaires, les négociants, les rentiers, se groupent de préférence. Chacune de ces grandes cités est donc double, l'une avec tout le confort de l'Europe moderne, l'autre ayant conservé les coutumes du pays et les usages indous dans toute leur couleur locale!

La ville anglaise annexée à Bénarès, c'est Sécrole, dont les bungalows, les avenues, les églises chrétiennes, sont peu intéressants à visiter. Là se trouvent aussi les principaux hôtels que recherchent les touristes. Sécrole est une de ces cités toutes faites, que les fabricants du Royaume-Uni pourraient expédier dans des caisses, et que l'on remonterait sur place. Donc, rien de curieux à voir. Aussi, Banks et moi, après nous être embarqués dans une gondole, nous traversâmes obliquement le Gange, de manière à prendre tout d'abord une vue d'ensemble de ce magnifique amphithéâtre que décrit Bénarès au-dessus d'une haute berge.

«Bénarès, me dit Banks, est, par excellence, la ville sacrée de l'Inde. C'est la Mecque indoue, et quiconque y a vécu, ne fût-ce que vingt-quatre heures, est assuré d'une part dans les félicités éternelles. On comprend dès lors quelle affluence de pèlerins une telle croyance peut provoquer, et quel nombre d'habitants doit compter une cité à laquelle Brahma a réservé des immunités de cette importance.»