Au nombre des moins incrédules figurait, naturellement, l'ancien prisonnier du nabab. Ce pauvre diable d'Indou, illusionné par l'appât de la prime, animé d'ailleurs par un besoin de revanche personnelle, ne songeait qu'à se mettre en campagne, et regardait presque son succès comme assuré. Son plan était très simple. Dès le lendemain, il se proposait de faire ses offres de service au gouverneur; puis, après avoir appris exactement ce que l'on savait de Dandou-Pant, c'est-à-dire sur quoi reposaient les informations rapportées dans la notice, il comptait se rendre au lieu même où le nabab aurait été signalé.
Vers onze heures du soir, après avoir entendu tant de propos divers, qui, tout en se brouillant dans son esprit, l'affermissaient dans son projet, l'Indou songea enfin à aller prendre quelque repos. Il n'avait pas d'autre demeure qu'une barque amarrée à l'une des rives de la Doudhma, et il se dirigea de ce côté, en rêvant, les yeux à demi fermés.
Sans qu'il s'en doutât, le faquir ne l'avait pas quitté; il s'était attaché à lui, faisant en sorte de ne pas attirer son attention, et ne le suivait que dans l'ombre.
Vers l'extrémité de ce populeux quartier d'Aurungabad, les rues étaient moins animées à cette heure. Sa principale artère aboutissait à quelques terrains vagues, dont la lisière formait l'une des rives de la Doudhma. C'était comme une sorte de désert, à la limite de la ville. Quelques attardés le franchissaient encore, non sans hâte, et rentraient dans les zones plus fréquentées. Le bruit des derniers pas se fit bientôt entendre; mais l'Indou ne s'aperçut pas qu'il était seul à longer le bord de la rivière.
Le faquir le suivait toujours et choisissait les parties obscures du terrain, soit à l'abri des arbres, soit en frôlant les sombres murailles d'habitations en ruines semées ça et là.
La précaution n'était pas inutile. La lune venait de se lever et jetait quelques vagues lueurs dans l'atmosphère. L'indou aurait donc pu voir qu'il était épié, et même serré de près. Quant à entendre les pas du faquir, c'eût été impossible. Celui-ci, pieds nus, glissait plutôt qu'il ne marchait. Aucun bruit ne décelait sa présence sur la rive de la Doudhma.
Cinq minutes s'écoulèrent ainsi. L'indou regagnait,— machinalement, pour ainsi dire,—la misérable barque, dans laquelle il avait l'habitude de passer la nuit. La direction qu'il suivait ne pouvait s'expliquer autrement, Il allait en homme habitué à fréquenter chaque soir ce lieu désert; il était entièrement absorbé dans la pensée de cette démarche qu'il comptait faire le lendemain près du gouverneur. L'espoir de se venger du nabab, qui n'avait pas été tendre pour ses prisonniers, joint à l'envie féroce de gagner la prime, en faisait à la fois un aveugle et un sourd.
Aussi n'avait-il aucune conscience du danger que ses imprudents propos lui faisaient courir.
Il ne vit pas le faquir se rapprocher peu à peu de lui.
Mais, soudain, un homme bondit sur lui comme un tigre, un éclair à la main. C'était un rayon de lune qui jouait sur la lame d'un poignard malais.