Banks secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré. Il ne semblait pas partager l'avis de Mac Neil.
En ce moment,—il était près de neuf heures,—la pluie commença à tomber avec une violence extrême. Elle était mélangée d'énormes grêlons, qui nous lapidaient et crépitaient sur la toiture sonore de Steam-House. C'était comme un roulement sec de tambours. Il eût été impossible de s'entendre parler, quand bien même les éclats du tonnerre n'auraient pas rempli l'espace. Les feuilles des banians, hachées par cette grêle, tourbillonnaient de toutes parts.
Banks, ne pouvant se faire entendre au milieu de cet assourdissant tumulte, tendit alors le bras et nous montra les grêlons qui frappaient les flancs du Géant d'Acier.
C'était à ne pas le croire! Tout scintillait au contact de ces corps durs. On eût dit que ce qui tombait des nuages était de véritables gouttes d'un métal en fusion, qui, en choquant la tôle, renvoyaient un jet lumineux. Ce phénomène indiquait à quel point l'atmosphère était saturée d'électricité. La matière fulminante la traversait incessamment, au point que tout l'espace semblait être en feu.
Banks, d'un geste, nous fit rentrer dans le salon et ferma la porte qui s'ouvrait sur la vérandah. Il y avait certainement danger à s'exposer, en plein air, au choc des effluences électriques.
Nous nous trouvions à l'intérieur, dans une obscurité que rendait plus complète la fulguration du dehors. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes que notre salive elle-même était lumineuse! Il fallait que nous fussions imprégnés du fluide ambiant à un point extraordinaire.
«Nous crachions du feu», pour employer l'expression qui a servi à caractériser ce phénomène, rarement observé, toujours effrayant. En vérité, au milieu de cette déflagration continue, feu au dedans, feu au dehors, dans le fracas de ces roulements accentués par de grands éclats de foudre, le coeur le plus ferme ne pouvait s'empêcher de battre plus rapidement.
«Et eux! dit le colonel Munro.
—Eux!… oui!… eux!» répondit Banks. C'était horriblement inquiétant. Nous ne pouvions rien faire pour venir en aide au capitaine Hod et à ses compagnons, très sérieusement menacés. En effet, s'ils avaient trouvé quelque abri, ce ne pouvait être que sous les arbres, et l'on sait, dans ces conditions, quels dangers on court pendant les orages. Au milieu de cette forêt si dense, comment auraient-ils pu se placer à cinq où six mètres de la verticale qui passe par l'extrémité des plus longues branches,— ainsi que cela est recommandé aux personnes qui se trouvent surprises dans le voisinage des arbres? Toutes ces réflexions me venaient à l'esprit, lorsqu'un coup de tonnerre, plus sec que les autres, éclata soudain. Un intervalle d'une demi-seconde à peine l'avait séparé de l'éclair. Steam-House en trembla et fut comme soulevée sur ses ressorts. Je crus que le train allait être culbuté. En même temps, une odeur forte emplit l'espace,—odeur pénétrante des vapeurs nitreuses,—et très certainement, l'eau de pluie, recueillie pendant cette tourmente, eût contenu une grande quantité d'acide nitrique. «La foudre est tombée… dit Mac Neil.
—Storr! Kâlouth! Parazard!» cria Banks. Les trois hommes accoururent dans le salon. Par bonheur, aucun n'avait été frappé. L'ingénieur repoussa alors la porte de la vérandah, et s'avança sur le balcon. «Là!… voyez!…» dit-il. Un énorme banian venait d'être foudroyé, à dix pas, à la gauche de la route. Sous l'incessante lueur électrique, on y voyait alors comme en plein jour. L'immense tronc, que ses rejetons ne pouvaient plus soutenir, était tombé en travers sur les arbres voisins. Il était nettement décortiqué dans toute sa longueur, et une longue lanière d'écorce, que la rafale agitait comme un serpent, se tordait en cinglant l'air. Il fallait que la décortication se fût opérée de bas en haut, sous l'action d'un coup de foudre ascendant d'une extrême violence.