Pendant la première heure, les mises à prix ne montèrent que de mille à deux mille livres turques, soit environ quarante-sept mille francs en monnaie française. Les courtiers se regardaient, s'observaient, causaient entre eux de tout autre chose. Leur siège était fait d'avance. Ils ne hasarderaient le maximum de leurs offres que pendant les dernières minutes qui précéderaient le coup de canon de fermeture.

Mais l'arrivée d'un nouveau concurrent allait modifier ces dispositions et donner un élan inattendu aux enchères.

Vers quatre heures, en effet, deux hommes venaient de paraître sur le marché d'Arkassa. D'où venaient-ils? De la partie orientale de l'île, sans doute, à en juger d'après la direction suivie par l'araba, qui les avait déposés à la porte même du batistan.

Leur apparition causa un vif mouvement de surprise et d'inquiétude. Évidemment, les courtiers ne s'attendaient pas à voir apparaître un personnage avec lequel il faudrait compter.

«Par Allah! s'écria l'un d'eux, c'est Nicolas Starkos en personne!

— Et son damné Skopélo! répondit un autre. Nous qui les croyions au diable!»

C'étaient ces deux hommes, bien connus sur le marché d'Arkassa. Plus d'une fois, déjà, ils y avaient fait d'énormes affaires en achetant des prisonniers pour le compte des traitants de l'Afrique. L'argent ne leur manquait pas, quoiqu'on ne sût pas trop d'où ils le tiraient, mais cela les regardait. Et le cadi, en ce qui le concernait, ne put que s'applaudir de voir arriver de si redoutables concurrents.

Un seul coup d'oeil avait suffi à Skopélo, grand connaisseur en cette matière, pour estimer la valeur du lot des captifs. Aussi se contenta-t-il de dire quelques mots à l'oreille de Nicolas Starkos, qui lui répondit affirmativement d'une simple inclinaison de tête.

Mais, si observateur que fût le second de la Karysta, il n'avait pas vu le mouvement d'horreur que l'arrivée de Nicolas Starkos venait de provoquer chez l'une des prisonnières.

C'était une femme âgée, de grande taille. Assise à l'écart dans un coin du batistan, elle se leva, comme si quelque irrésistible force l'eût poussée. Elle fit même deux ou trois pas, et un cri allait, sans doute, s'échapper de sa bouche… Elle eut assez d'énergie pour se contenir. Puis, reculant avec lenteur, enveloppée de la tête aux pieds dans les plis d'un misérable manteau, elle revint prendre sa place derrière un groupe de captifs, de manière à se dissimuler complètement. Il ne lui suffisait évidemment pas de se cacher la figure: elle voulait encore soustraire toute sa personne aux regards de Nicolas Starkos.