Hadjine et Henry d'Albaret allaient alors s'asseoir à l'arrière sur un banc de la dunette qui leur était réservé. Là, le plus souvent, ils parlaient non plus du passé, mais de cet avenir, dont ils se sentaient maîtres maintenant. Ils faisaient des projets d'une réalisation prochaine, sans oublier de les soumettre au brave Xaris, qui était bien de la famille. Le mariage devait être célébré aussitôt leur arrivée sur la terre de Grèce. Cela était convenu. Les affaires d'Hadjine Elizundo n'entraîneraient plus ni difficultés ni retards. Une année, employée à sa charitable mission, avait simplifié tout cela! Puis, le mariage fait, Henry d'Albaret céderait au capitaine Todros le commandement de la corvette, et il conduirait sa jeune femme en France, d'où il comptait la ramener ensuite sur sa terre natale.
Or, précisément, ce soir-là, ils s'entretenaient de toutes ces choses. À peine le léger souffle de la brise suffisait-il à gonfler les hautes voiles de la _Syphanta. _Un merveilleux coucher de soleil venait d'illuminer l'horizon, dont quelques traits d'or vert surmontaient encore le périmètre légèrement embrumé dans l'ouest. À l'opposé scintillaient les premières étoiles du levant. La mer tremblotait sous l'ondulation de ses paillettes phosphorescentes. La nuit promettait d'être magnifique.
Henry d'Albaret et Hadjine se laissaient aller au charme de cette soirée délicieuse. Ils regardaient le sillage, à peine dessiné par quelques blanches guipures que la corvette laissait à l'arrière. Le silence n'était troublé que par les battements de la brigantine, dont les plis bruissaient doucement. Ni lui ni elle ne voyaient plus rien de ce qui n'était pas eux-mêmes et en eux. Et, s'ils furent enfin rappelés au sentiment du réel, c'est qu'Henry d'Albaret s'entendit appeler avec une certaine insistance.
Xaris était devant lui.
«Mon commandant?… dit Xaris pour la troisième fois.
— Que voulez-vous, mon ami? répondit Henry d'Albaret, auquel il sembla que Xaris hésitait à parler.
— Que veux-tu, mon bon Xaris? demanda Hadjine.
— J'ai une chose à vous dire, mon commandant.
— Laquelle?
— Voici de quoi il s'agit. Les passagers de la corvette… ces braves gens que vous ramenez dans leur pays… ont eu une idée, et ils m'ont chargé de vous la communiquer.