Un étranger aurait pu croire que ce mouvement était provoqué par l'intérêt que tout navire, arrivant du large, doit naturellement inspirer à des marins fanatiques des choses de la mer. Il n'en était rien, ou, plutôt, si une question d'intérêt pouvait passionner ces indigènes, c'était à un point de vue tout spécial.

En effet, au moment où s'écrit — non au moment où se passait cette histoire — le Magne est encore un pays à part au milieu de la Grèce, redevenue royaume indépendant de par la volonté des puissances européennes, signataires du traité d'Andrinople de 1829. Les Maniotes, ou tout au moins ceux de ce nom qui vivent sur ces pointes allongées entre les golfes, sont restés à demi barbares, plus soucieux de leur liberté propre que de la liberté de leur pays. Aussi cette langue extrême de la Morée inférieure a- t-elle été, de tout temps, presque impossible à réduire. Ni les janissaires turcs, ni les gendarmes grecs n'ont pu en avoir raison. Querelleurs, vindicatifs, se transmettant, comme les Corses, des haines de familles, qui ne peuvent s'éteindre que dans le sang, pillards de naissance et pourtant hospitaliers, assassins, lorsque le vol exige l'assassinat, ces rudes montagnards ne s'en disent pas moins les descendants directs des Spartiates; mais, enfermés dans ces ramifications du Taygète, où l'on compte par milliers de ces petites citadelles ou «pyrgos» presque inaccessibles, ils jouent trop volontiers le rôle équivoque de ces routiers du moyen âge dont les droits féodaux s'exerçaient à coups de poignard et d'escopette.

Or, si les Maniotes, à l'heure qu'il est, sont encore des demi- sauvages, il est aisé de s'imaginer ce qu'ils devaient être, il y a cinquante ans. Avant que les croisières des bâtiments à vapeur n'eussent singulièrement enrayé leurs déprédations sur mer, pendant le premier tiers du ce siècle, ce furent bien les plus déterminés pirates que les navires de commerce pussent redouter sur toutes les Échelles du Levant.

Et précisément, le port de Vitylo, par sa situation à l'extrémité du Péloponnèse, à l'entrée de deux mers, par sa proximité de l'île de Cérigotto, chère aux forbans, était bien placé pour s'ouvrir à tous ces malfaiteurs qui écumaient l'Archipel et les parages voisins de la Méditerranée. Le point de concentration des habitants de cette partie du Magne portait plus spécialement alors le nom de pays de Kakovonni, et les Kakovonniotes, à cheval sur cette pointe que termine le cap Matapan, se trouvaient à l'aise pour opérer. En mer, ils attaquaient les navires. À terre, ils les attiraient par de faux signaux. Partout, ils les pillaient et les brûlaient. Que leurs équipages fussent turcs, maltais, égyptiens, grecs même, peu importait: ils étaient impitoyablement massacrés ou vendus comme esclaves sur les côtes barbaresques. La besogne venait-elle à chômer, les caboteurs se faisaient-ils rares dans les parages du golfe de Coron ou du golfe de Marathon, au large de Cérigo ou du cap Gallo, des prières publiques montaient vers le Dieu des tempêtes, afin qu'il daignât mettre au plein quelque bâtiment de fort tonnage et de riche cargaison. Et les caloyers ne se refusaient point à ces prières, pour le plus grand profit de leurs fidèles.

Or, depuis quelques semaines, le pillage n'avait pas donné. Aucun bâtiment n'était venu atterrir sur les rivages du Magne. Aussi, fut-ce comme une explosion de joie, lorsque le moine eut laissé échapper ces mots, entrecoupés de halètements asthmatiques:

«Navire en vue!»

Presque aussitôt se firent entendre les battements sourds de la simandre, sorte de cloche de bois à lame de fer, en usage dans ces provinces, où les Turcs ne permettent pas l'emploi des cloches de métal. Mais ces lugubres complaintes suffisaient à rassembler une population avide, hommes, femmes, enfants, chiens féroces et redoutés, tous également propres au pillage et au massacre.

Cependant les Vityliens, réunis sur le haut rocher, discutaient à grands cris. Qu'était ce bâtiment signalé par le caloyer?

Avec la brise de nord-nord-ouest qui fraîchissait à la tombée de la nuit, ce navire, bâbord amures, filait rapidement. Il pouvait même se faire qu'il enlevât le cap Matapan à la bordée. D'après sa direction, il semblait venir des parages de la Crète. Sa coque commençait à se montrer au-dessus du sillage blanc qu'il laissait après lui; mais l'ensemble de ses voiles ne formait encore qu'une masse confuse à l'oeil. Il était donc difficile de reconnaître à quel genre de bâtiment il appartenait. De là, des propos qui se contredisaient d'une minute à l'autre.

«C'est un chébec! disait l'un des marins. Je viens de voir les voiles carrées de son mât de misaine!