Ce nom parut d'abord exciter quelque peu sa curiosité; mais, après avoir légèrement haussé les épaules, il continua à descendre l'esplanade jusqu'à la terrasse qui la termine en dominant la mer.

Là, un certain nombre de curieux avaient pris place autour d'un petit temple de forme circulaire, qui venait d'être récemment élevé à la mémoire de sir Thomas Maitland. Quelques années plus tard, un obélisque allait y être érigé en l'honneur de l'un de ses successeurs, sir Howard Douglas, pour faire pendant à la statue du Haut Lord Commissaire actuel, Frédérik Adam, dont la place était déjà marquée devant le palais du gouvernement. Il est probable que, si le protectorat de l'Angleterre n'eût pris fin en faisant rentrer les îles Ioniennes dans le domaine du royaume hellénique, les rues de Corfou auraient été encombrées par les statues de ses gouverneurs. Toutefois, bien des Corfiotes ne songeaient point à blâmer cette prodigalité d'hommes de bronze ou d'hommes de pierre, et, peut-être, plus d'un en est-il maintenant à regretter, avec l'ancien état de choses, les errements administratifs des représentants du Royaume-Uni.

Mais, à ce sujet, s'il existe des opinions fort disparates, si, sur les soixante-dix mille habitants que compte l'ancienne Corcyre, et sur les vingt mille habitants de sa capitale, il y a des chrétiens orthodoxes, des chrétiens grecs, des Juifs en grand nombre, qui, à cette époque, occupaient un quartier isolé, comme une sorte de ghetto, si, dans l'existence citadine de ces types de races différentes, il y avait des idées divergentes à propos d'intérêts divers, ce jour-là tout dissentiment semblait s'être fondu dans une pensée commune, dans une sorte de malédiction vouée à ce nom qui revenait sans cesse:

«Sacratif! Sacratif! Sus au pirate Sacratif!»

Et que les allants et venants parlassent anglais, italien ou grec, si la prononciation de ce nom exécré différait, les anathèmes dont on l'accablait n'en étaient pas moins l'expression du même sentiment d'horreur.

Nicolas Starkos écoutait toujours et ne disait rien. Du haut de la terrasse, ses yeux pouvaient aisément parcourir une grande partie du canal de Corfou, fermé comme un lac jusqu'aux montagnes d'Albanie, que le soleil couchant dorait à leur cime.

Puis, en se tournant du côté du port, le capitaine de la Karysta observa qu'il s'y faisait un mouvement très prononcé. De nombreuses embarcations se dirigeaient vers les navires de guerre. Des signaux s'échangeaient entre ces navires et le mât de pavillon dressé au sommet de la citadelle, dont les batteries et les casemates disparaissaient derrière un rideau d'aloès gigantesques.

Évidemment — et, à tous ces symptômes, un marin ne pouvait s'y tromper — un ou plusieurs navires se préparaient à quitter Corfou. Si cela était, la population corfiote, on doit le reconnaître, y prenait un intérêt vraiment extraordinaire.

Mais déjà le soleil avait disparu derrière les hauts sommets de l'île, et, avec le crépuscule assez court sous cette latitude, la nuit ne devait pas tarder à se faire.

Nicolas Starkos jugea donc à propos de quitter la terrasse. Il redescendit sur l'esplanade, laissant en cet endroit la plupart des spectateurs qu'un sentiment de curiosité y retenait encore. Puis, il se dirigea d'un pas tranquille vers les arcades de cette suite de maisons, qui borne le côté ouest de la place d'Armes.