La traversée ne pouvait être longue, surtout avec un vent de terre qui soufflait du sud-ouest. L'embarcation passa devant le port de Coloquinta, entre les îles Anossai et le cap Pampaca. À partir de ce cap, elle se dirigea vers celui d'Ora et prolongea la côte, de manière à gagner l'anse du même nom. Ce fut là qu'Henry d'Albaret débarqua dans l'après-midi du 1er mars.

Un canot l'attendait, amarré au pied des roches. Au large, une corvette était en panne.

«Je suis le capitaine d'Albaret, dit le jeune officier au quartier-maître, qui commandait l'embarcation.

— Le capitaine Henry d'Albaret veut-il rallier le bord? demanda le quartier-maître.

— À l'instant.»Le canot déborda. Enlevé par ses six avirons, il eut rapidement franchi la distance qui le séparait de la corvette — un mille au plus. Dès qu'Henry d'Albaret fut arrivé à la coupée de la Syphanta par la hanche de tribord, un long sifflet se fit entendre, puis, un coup de canon retentit, qui fut bientôt suivi de deux autres. Au moment où le jeune officier mettait pied sur le pont, tout l'équipage, rangé comme à une revue d'honneur, lui présenta les armes, et les couleurs corfiotes furent hissées à l'extrémité de la corne de brigantine.

Le second de la corvette s'avança alors, et, d'une voix forte, afin d'être entendu de tous:

«Les officiers et l'équipage de la Syphanta, dit-il, sont heureux de recevoir à son bord le commandant Henry d'Albaret!»

X

Campagne dans l'archipel

La Syphanta, corvette de deuxième rang, portait en batterie vingt-deux canons de 24, et, sur le pont — bien que ce fût rare alors pour les navires de cette classe — six caronades de 12. Élancée de l'étrave, fine de l'arrière, les façons bien relevées, elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l'époque. Ne fatiguant pas, sous n'importe quelle allure, douce au roulis, marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers, elle n'eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris, jusqu'à ses cacatois. Son commandant, si c'était un hardi marin, pouvait faire de la toile sans rien craindre. La Syphanta n'eût pas plus chaviré qu'une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là, aussi, bien des chances pour qu'elle réussît dans l'aventureuse croisière, à laquelle l'avaient destinée ses armateurs, ligués contre les pirates de l'Archipel.