Tout cela, Henry d'Albaret l'apprit dans une conversation qu'il eut avec le capitaine Todros. L'acte, par lequel on lui confiait le commandement de la corvette, était en règle. L'autorité du jeune officier ne pouvait donc être contestée: elle ne le fut pas. D'ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On savait qu'il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais aussi des plus distingués de la marine française. La part qu'il avait prise à la guerre de l'Indépendance lui avait fait une réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu'il passa à bord de la Syphanta, son nom fut-il acclamé de tout l'équipage.
«Officiers et matelots, dit simplement Henry d'Albaret, je sais quelle est la mission qui a été confiée à la _Syphanta. _Nous la remplirons tout entière, s'il plaît à Dieu! Honneur à votre ancien commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de quart! Je compte sur vous! Comptez sur moi! — Rompez!»
Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et faisait voile pour le nord de l'Archipel.
À un marin, il ne faut qu'un coup d'oeil et une demi-journée de navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire de diminuer de toile. Le commandant d'Albaret put donc apprécier, dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette.
«Elle rendrait ses perroquets à n'importe quel bâtiment des flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les tiendrait même avec une brise à deux ris!»
Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses: d'abord qu'aucun autre voilier n'était capable de gagner la Syphanta de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous peine de sombrer.
La Syphanta, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc vers le nord, de manière à laisser dans l'est l'île de Métélin ou Lesbos, l'une des plus grandes de l'Archipel.
Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand avantage sur la flotte ottomane.
«J'y étais, dit le capitaine Todros au commandant d'Albaret. C'était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l'avons rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante matelots! Oui! j'y étais, et c'est moi qui ai mis le feu aux chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa carène! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et que je vous recommande à l'occasion… pour messieurs les pirates!»
Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses exploits avec la bonne humeur d'un matelot du gaillard d'avant. Mais ce que racontait le second de la Syphanta, il l'avait fait et bien fait.