«Bon! ce ne peut être le Starkos en question, ajouta-t-il. Celui- là, dites-vous, était le patron d'une sacolève, et une sacolève n'eût pu suffire aux besoins de ce trafic.

— En effet», répondit Henry d'Albaret, et il s'en tint là de cette conversation.

Mais, s'il songeait à Nicolas Starkos, c'est que sa pensée le ramenait toujours à cet impénétrable mystère de la double disparition d'Hadjine Elizundo et d'Andronika. Maintenant, ces deux noms ne se séparaient plus dans son souvenir.

Vers le 25 mars, la Syphanta se trouvait à la hauteur de l'île de Samothrace, à soixante lieues dans le nord de Scio. On voit, en considérant le temps employé par rapport au chemin parcouru, que tous les refuges de ces parages avaient dû être minutieusement fouillés. En effet, ce que la corvette ne pouvait faire dans les hauts-fonds, où l'eau lui eût manqué, ses embarcations le faisaient pour elle. Mais, jusqu'alors, il n'était rien résulté de ces recherches.

L'île de Samothrace avait été cruellement dévastée pendant la guerre, et les Turcs la tenaient encore sous leur dépendance. On pouvait donc supposer que les écumeurs de mer trouvaient un asile sûr dans ses nombreuses criques, à défaut d'un véritable port. Le mont Saoce la domine de cinq à six mille pieds, et, de cette hauteur, il est facile aux vigies d'apercevoir et de signaler à temps tout navire dont l'arrivée paraîtrait suspecte. Les pirates, prévenus d'avance, ont donc toute possibilité de fuir avant d'être bloqués. Il en avait été ainsi, probablement, car la Syphanta ne fit aucune rencontre sur ces eaux presque désertes.

Henry d'Albaret donna alors la route au nord-ouest, de manière à relever l'île de Thasos, située à une vingtaine de lieues de Samothrace. Le vent étant debout, la corvette eut à louvoyer contre une très forte brise; mais elle trouva bientôt l'abri de la terre, et par conséquent, une mer plus calme qui rendit la navigation plus facile.

Singulière destinée que celle de ces diverses îles de l'Archipel! Tandis que Scio et Samothrace avaient eu tant à souffrir de la part des Turcs, Thasos, pas plus que Lemnos ou Imbro, ne s'était ressentie du contre-coup de la guerre. Or, toute la population est grecque, à Thasos; les moeurs y sont primitives; hommes et femmes ont encore conservé dans leurs ajustements, habits ou coiffures, toute la grâce de l'art antique. Les autorités ottomanes, auxquelles cette île est soumise depuis le commencement du quinzième siècle, auraient donc pu la piller à leur aise, sans rencontrer la moindre résistance. Cependant, par un privilège inexplicable, et bien que la richesse de ses habitants fût de nature à exciter la convoitise de ces barbares peu scrupuleux, elle avait été épargnée jusqu'alors.

Cependant, sans l'arrivée de la Syphanta, il est probable que
Thasos eût connu les horreurs du pillage.

En effet, à la date du 2 avril, le port, situé au nord de l'île, qui s'appelle aujourd'hui port Pyrgo, était sérieusement menacé d'une descente de pirates. Cinq à six de leurs bâtiments, mistiques et djermes, de conserve avec un brigantin, armé d'une douzaine de canons, se tenaient en vue de la ville. Le débarquement de ces bandits au milieu d'une population inhabituée aux luttes, eût fini par un désastre, car l'île n'avait point de forces suffisantes à leur opposer.

Mais la corvette apparut sur la rade, et dès qu'elle eut été signalée par un pavillon hissé au grand mât du brigantin, tous ces bâtiments se rangèrent en ligne de bataille — ce qui indiquait une singulière audace de leur part.