«Il me paraît impossible, en effet, se dit Henry d'Albaret, qu'un homme du bord ait pu s'introduire par la porte, sans avoir été vu! Mais, à la chute du jour, n'a-t-on pu se glisser jusqu'à la galerie extérieure et entrer par une des fenêtres du carré?»

Henry d'Albaret alla vérifier l'état des fenêtres-sabords qui s'ouvraient dans le tableau de la corvette. Mais ces fenêtres, aussi bien que celles de sa chambre, étaient fermées intérieurement. Il était donc manifestement impossible qu'une personne, venue du dehors, eût pu passer par l'une de ces ouvertures. Cela, en somme, n'était pas de nature à causer la moindre inquiétude à Henry d'Albaret; de la surprise tout au plus, et peut-être ce sentiment de curiosité non satisfaite qu'on éprouve devant un fait difficilement explicable. Ce qui était certain, c'est que, d'une façon quelconque, la lettre anonyme était arrivée à son adresse, et que le destinataire n'était autre que le commandant de la _Syphanta. _Henry d'Albaret, après y avoir réfléchi, résolut de ne rien dire de cette affaire, pas même au second de la corvette. À quoi lui eût servi d'en parler? Son mystérieux correspondant, quel qu'il fût, ne se ferait certainement pas connaître.

Et maintenant, le commandant tiendrait-il compte de l'avis contenu dans cette lettre?

«Certainement! se dit-il. Celui qui m'a écrit la première fois, à Scio, ne m'a pas trompé en m'affirmant qu'il y avait une place à prendre dans l'état-major de la _Syphanta. _Pourquoi me tromperait-il la seconde, en m'invitant à rallier l'île de Scarpanto dans la première semaine de septembre? S'il le fait, ce ne peut être que dans l'intérêt même de la mission qui m'est confiée! Oui! Je modifierai mon plan de campagne, et je serai, à la date fixée, là où l'on me dit d'être!»

Henry d'Albaret serra précieusement la lettre qui lui donnait ces nouvelles instructions; puis, après avoir pris ses cartes, il se mit à étudier un nouveau plan de croisière, afin d'occuper les quatre mois qui restaient à courir jusqu'à la fin d'août.

L'île de Scarpanto est située dans le sud-est, à l'autre extrémité de l'Archipel, c'est-à-dire à quelque centaine de lieues en droite ligne. Le temps ne manquerait donc pas à la corvette pour visiter les diverses côtes de la Morée, où les pirates trouvaient à se réfugier si facilement, ainsi que tout ce groupe des Cyclades, semées depuis l'ouvert du golfe Égine jusqu'à l'île de Crète.

En somme, cette obligation de se trouver en vue de Scarpanto, à l'époque indiquée, n'allait que fort peu modifier l'itinéraire établi déjà par le commandant d'Albaret. Ce qu'il avait résolu de faire, il le ferait, sans avoir rien à retrancher de son programme. Aussi la Syphanta, à la date du 20 mai, après avoir observé les petites îles de Pélerisse, de Pépéri, de Sarakino et de Skantxoura, dans le nord de Nègrepont, alla-t-elle prendre connaissance de Scyros.

Scyros est l'une des plus importantes des neuf îles qui forment ce groupe, dont l'antiquité aurait peut-être dû faire le domaine des neuf Muses. Dans son port de Saint-Georges, sûr, vaste, de bon mouillage, l'équipage de la corvette put facilement se ravitailler en vivres frais, moutons, perdrix, blé, orge, et s'approvisionner de cet excellent vin qui est une des grandes richesses du pays. Cette île, très mêlée aux événements semi-mythologiques de la guerre de Troie, qui fut illustrée par les noms de Lycomède, d'Achille et d'Ulysse, allait bientôt revenir au nouveau royaume de Grèce dans l'éparchie de l'Eubée.

Comme les rivages de Scyros sont extrêmement découpés en anses et criques, dans lesquelles des pirates peuvent aisément trouver un abri, Henry d'Albaret les fit minutieusement fouiller. Tandis que la corvette mettait en panne à quelques encablures, ses embarcations n'en laissèrent pas un point inexploré.

De cette sévère exploration il ne résulta rien. Ces refuges étaient déserts. Le seul renseignement que le commandant d'Albaret recueillit auprès des autorités de l'île, fut celui-ci: c'est qu'un mois auparavant, dans ces mêmes parages, plusieurs navires de commerce avaient été attaqués, pillés, détruits par un bâtiment, naviguant sous pavillon de pirate, et que cet acte de piraterie, on l'attribuait au fameux Sacratif. Mais, sur quoi reposait cette assertion, nul n'eût pu le dire, tant il régnait d'incertitude touchant l'existence même de ce personnage.