— Cela est fort triste, mais, après tout, mon commandant, les
Crétois ne sont pas absolument des Grecs!»

Qu'on ne s'étonne pas d'entendre le second de la Syphanta, qui était d'origine hellénique, tenir ce langage. Non seulement à ses yeux, et quel qu'eût été leur patriotisme, les Crétois n'étaient pas des Grecs, mais ils ne devaient pas même le devenir à la formation définitive du nouveau royaume. Ainsi que Samos, la Crète allait rester sous la domination ottomane, ou tout au moins jusqu'en 1832, époque à laquelle le sultan devait céder à Méhemet- Ali tous ses droits sur l'île.

Or, dans l'état actuel des choses, le commandant d'Albaret n'avait aucun intérêt à entrer en communication avec les divers ports de la Crète. Candie était devenue le principal arsenal des Égyptiens, et c'est de là que le pacha avait lancé ses sauvages soldats sur la Grèce. Quant à la Canée, à l'instigation des autorités ottomanes, sa population aurait pu faire un mauvais accueil au pavillon corfiote qui battait à la corne de la _Syphanta. _Enfin, ni à Gira-Petra, ni à Suda, ni à Cisamos, Henry d'Albaret n'eût obtenu de renseignements, qui eussent pu lui permettre de couronner sa croisière par quelque importante capture.

«Non, dit-il au capitaine Todros, il me paraît inutile d'observer la côte septentrionale, mais nous pourrions tourner l'île par le nord-ouest, doubler le cap Spada et croiser un jour ou deux au large de Grabouse.»

C'était évidemment le meilleur parti à prendre. Dans les eaux mal famées de Grabouse, la Syphanta trouverait peut-être l'occasion, qui lui était refusée depuis plus d'un mois, d'envoyer quelques bordées aux pirates de l'Archipel.

En outre, si la sacolève, comme on pouvait le croire, avait fait voile pour la Crète, il n'était pas impossible qu'elle fût en relâche à Grabouse. Raison de plus pour que le commandant d'Albaret voulût observer les approches de ce port.

À cette époque, en effet, Grabouse était encore un nid à forbans. Près de sept mois avant, il n'avait pas fallu moins d'une flotte anglo-française et d'un détachement de réguliers grecs sous le commandement de Maurocordato, pour avoir raison de ce repaire de mécréants. Et, ce qu'il y eut de particulier, c'est que ce furent les autorités crétoises elles-mêmes qui refusèrent de livrer une douzaine de pirates, réclamés par le commandant de l'escadre anglaise. Aussi, celui-ci fut-il obligé d'ouvrir le feu contre la citadelle, de brûler plusieurs vaisseaux et d'opérer un débarquement pour obtenir satisfaction.

Il était donc naturel de supposer que, depuis le départ de l'escadre alliée, les pirates avaient dû préférablement se réfugier à Grabouse, puisqu'ils y trouvaient des auxiliaires si inattendus. Aussi Henry d'Albaret se décida-t-il à gagner Scarpanto en suivant la côte méridionale de la Crète, de manière à passer devant Grabouse. Il donna donc ses ordres, et le capitaine Todros s'empressa de les faire exécuter.

Le temps était à souhait. D'ailleurs, sous cet agréable climat, décembre est le commencement de l'hiver et janvier en est la fin. Île fortunée, que cette Crète, patrie du roi Minos et de l'ingénieur Dédale! N'était-ce pas là qu'Hippocrate envoyait sa riche clientèle de la Grèce qu'il parcourait en enseignant l'art de guérir?

La Syphanta, orientée au plus près, lofa de façon à doubler le cap Spade, qui se projette au bout de cette langue de terre, allongée entre la baie de la Canée et la baie de Kisamo. Le cap fut dépassé dans la soirée. Pendant la nuit — une de ces nuits si transparentes de l'Orient — la corvette contourna l'extrême pointe de l'île. Un virement vent devant lui suffit pour reprendre sa direction au sud, et, le matin, sous petite voilure, elle courait de petits bords devant l'entrée de Grabouse.