Cette affirmation ne fut pas le moindre des étonnements que devait provoquer cette étrange aventure.

En effet, si la Stilla était morte, comment se faisait-il que Franz eût pu entendre sa voix dans la grande salle de l'auberge, puis la voir apparaître sur le terre-plein du bastion, puis s'enivrer de son chant, lorsqu'il était enfermé dans la crypte?... Enfin comment l'avait-il retrouvée vivante dans la chambre du donjon?

Voici l'explication de ces divers phénomènes, qui semblaient devoir être inexplicables.

On se souvient de quel désespoir avait été saisi le baron de Gortz, lorsque le bruit s'était répandu que la Stilla avait pris la résolution de quitter le théâtre pour devenir comtesse de Télek. L'admirable talent de l'artiste, c'est-à-dire toutes ses satisfactions de dilettante, allaient lui manquer.

Ce fut alors que Orfanik lui proposa de recueillir, au moyen d'appareils phonographiques, les principaux morceaux de son répertoire que la cantatrice se proposait de chanter à ses représentations d'adieu. Ces appareils étaient merveilleusement perfectionnés à cette époque, et Orfanik les avait rendus si parfaits que la voix humaine n'y subissait aucune altération, ni dans son charme, ni dans sa pureté.

Le baron de Gortz accepta l'offre du physicien. Des phonographes furent installés successivement et secrètement au fond de la loge grillée pendant le dernier mois de la saison. C'est ainsi que se gravèrent sur leurs plaques, cavatines, romances d'opéras ou de concerts, entre autres, la mélodie de Stéfano et cet air final d'Orlando qui fut interrompu par la mort de la Stilla.

Voici en quelles conditions le baron de Gortz était venu s'enfermer au château des Carpathes, et là, chaque soir, il pouvait entendre les chants qui avaient été recueillis par ces admirables appareils. Et non seulement il entendait la Stilla, comme s'il eût été dans sa loge, mais —ce qui peut paraître absolument incompréhensible—, il la voyait comme si elle eût été vivante, devant ses yeux.

C'était un simple artifice d'optique.

On n'a pas oublié que le baron de Gortz avait acquis un magnifique portrait de la cantatrice. Ce portrait la représentait en pied avec son costume blanc de l'Angélica d'Orlando et sa magnifique chevelure dénouée. Or, au moyen de glaces inclinées suivant un certain angle calculé par Orfanik, lorsqu'un foyer puissant éclairait ce portrait placé devant un miroir, la Stilla apparaissait, par réflexion, aussi «réelle» que lorsqu'elle était pleine de vie et dans toute la splendeur de sa beauté. C'est grâce à cet appareil, transporté pendant la nuit sur le terre-plein du bastion, que Rodolphe de Gortz l'avait fait apparaître, lorsqu'il avait voulu attirer Franz de Télek; c'est grâce à ce même appareil que le jeune comte avait revu la Stilla dans la salle du donjon, tandis que son fanatique admirateur s'enivrait de sa voix et de ses chants.

Tels sont, très sommaires, les renseignements que donna Orfanik d'une manière plus détaillée au cours de son interrogatoire. Et, il faut le dire, c'est avec une fierté sans égale qu'il se déclara l'auteur de ces inventions géniales, qu'il avait portées au plus haut degré de perfection.