Il était huit heures et demie du soir. On pérorait depuis la brune, sans parvenir à s'entendre sur ce qu'il convenait de faire. Mais ces braves gens se trouvaient d'accord en ce point: c'est que si le château des Carpathes était habité par des inconnus, il devenait aussi dangereux pour le village de Werst qu'une poudrière à l'entrée d'une ville.
«C'est très grave! dit alors maître Koltz.
—Très grave! répéta le magister entre deux bouffées de son inséparable pipe.—Très grave! répéta l'assistance.—Ce qui n'est que trop sûr, reprit Jonas, c'est que la mauvaise réputation du burg faisait déjà grand tort au pays...
—Et maintenant ce sera bien autre chose! s'écria le magister Hermod.
—Les étrangers n'y venaient que rarement... répliqua maître Koltz, avec un soupir.
—Et, à présent, ils ne viendront plus du tout! ajouta Jonas en soupirant à l'unisson du biró.
—Nombre d'habitants songent déjà à le quitter fit observer l'un des buveurs.
—Moi, le premier, répondit un paysan des environs, et je partirai, dès que j'aurai vendu mes vignes...
—Pour lesquelles vous chômerez d'acheteurs, mon vieux homme!» riposta le cabaretier.
On voit où ils en étaient de leur conversation, ces dignes notables. A travers les terreurs personnelles que leur occasionnait le château des Carpathes, surgissait le sentiment de leurs intérêts si regrettablement lésés. Plus de voyageurs, et Jonas en souffrait dans le revenu de son auberge. Plus d'étrangers, et maître Koltz en pâtissait dans la perception du péage, dont le chiffre s'abaissait graduellement. Plus d'acquéreurs pour les terres du col de Vulkan, et les propriétaires ne pouvaient trouver à les vendre, même à vil prix. Cela durait depuis des années, et cette situation, très dommageable, menaçait de s'aggraver encore.