Werst n'était plus qu'à trois portées de fusil, au-delà d'une épaisse saulaie, formée de francs arbres et non de ces têtards rabougris, qui touffent à quelques pieds au-dessus de leurs racines. Cette saulaie se développait jusqu'aux pentes du col de Vulkan, dont le village, qui porte ce nom, occupe une saillie sur le versant méridional des massifs du Plesa.
La campagne était déserte à cette heure. C'est seulement à la nuit tombante que les gens de culture regagnent leur foyer, et Frik n'avait pu, chemin faisant, échanger le bonjour traditionnel. Son troupeau désaltéré, il allait s'engager entre les plis de la vallée, lorsqu'un homme apparut au tournant de la Sil, une cinquantaine de pas en aval.
—Eh! l'ami!» cria-t-il au pâtour.
C'était un de ces forains qui courent les marchés du comitat. On les rencontre dans les villes, dans les bourgades, jusque dans les plus modestes villages. Se faire comprendre n'est point pour les embarrasser: ils parlent toutes les langues. Celui-ci était-il italien, saxon ou valaque? Personne n'eût pu le dire; mais il était juif, juif polonais, grand, maigre, nez busqué, barbe en pointe, front bombé, yeux très vifs.
Ce colporteur vendait des lunettes, des thermomètres, des baromètres et de petites horloges. Ce qui n'était pas renfermé dans la balle assujettie par de fortes bretelles sur ses épaules, lui pendait au cou et à la ceinture: un véritable brelandinier, quelque chose comme un étalagiste ambulant.
Probablement ce juif avait le respect et peut-être la crainte salutaire qu'inspirent les bergers. Aussi saluat-il Frik de la main. Puis, dans cette langue roumaine, qui est formée du latin et du slave, il dit avec un accent étranger:
«Cela va-t-il comme vous voulez, l'ami?
—Oui... suivant le temps, répondit Frik.
—Alors vous allez bien aujourd'hui, car il fait beau.
—Et j'irai mal demain, car il pleuvra.