Il faut traverser ce plateau avec de grandes précautions, car il y existe souvent des crevasses cachées par la neige. De plus, il est fréquemment balayé par les avalanches. Le 13 octobre 1866; un voyageur anglais et trois de ses guides furent ensevelis sous une montagne de glace tombée du mont Blanc. Après un travail des plus périlleux, on parvint à retrouver les corps des trois guides. On s'attendait à chaque instant à découvrir celui du voyageur, quand une nouvelle avalanche vint s'abattre sur la première et obligea les travailleurs à renoncer à leur recherche.
Trois routes s'offraient à nous. La route ordinaire, qui consiste à prendre tout à fait à gauche, sur la base des monts Maudits, une espèce de vallée appelée Porche ou Corridor, conduit par des pentes modérées au haut du premier escarpement des rochers Rouges.
La seconde, moins fréquentée, prend à droite par le dôme du Goûter et mène au sommet du mont Blanc par l'arête qui relie ces deux montagnes. Il faut pendant trois heures suivre un chemin vertigineux et escalader une tranche de glace vive assez difficile, nommée la Bosse-du-Dromadaire.
La troisième route consiste à monter directement au sommet du Corridor, en gravissant un mur de glace haut de 250 mètres, qui longe le premier escarpement des rochers Rouges.
Les guides ayant déclaré la première route impraticable en raison des crevasses récentes qui la barraient entièrement, il nous restait le choix entre les deux autres. Pour moi, j'opinais pour la deuxième, qui passe par la Bosse-du-Dromadaire; mais elle fut jugée trop dangereuse, et il fut décidé que nous attaquerions le mur de glace qui conduit au sommet du Corridor.
Quand une décision est prise, le mieux est de l'exécuter sans retard. Nous traversons donc le Grand-Plateau et nous arrivons au pied de cet obstacle vraiment effrayant.
Plus nous avançons, plus son inclinaison semble se rapprocher de la verticale. En outre, plusieurs crevasses que nous n'avions pas aperçues s'ouvrent à ses pieds.
Nous commençons néanmoins cette difficile ascension. Le premier guide de tête ébauche les marches, le second les achève. Nous faisons deux pas par minute. Plus nous montons, plus l'inclinaison augmente. Nos guides eux-mêmes se consultent sur la route à suivre; ils parlent en patois et ne sont pas toujours d'accord, ce qui n'est pas bon signe. Enfin, l'inclinaison devient telle que le bord de nos chapeaux touche les mollets du guide qui nous précède. Une mitraille de morceaux de glace produite par la taille des pas nous aveugle et rend notre position encore plus pénible. Alors, m'adressant à nos guides de tête:
«Ah ça, leur dis-je, c'est très-bien de monter par là! Cela n'est pas une grande route, j'en conviens, mais c'est encore praticable. Seulement, par où nous ferez-vous redescendre?
—Oh! monsieur, me répondit Ambroise Ravanel, au retour, nous prendrons un autre chemin.»