Nous commençons donc cette effroyable descente. Un seul de nous bougeait à la fois, et au moment où il faisait un pas, tous les autres s'arc-boutaient, prêts à soutenir la secousse s'il venait à glisser. Le guide de tête, Édouard Ravanel, avait un rôle des plus périlleux; il devait refaire les marches qui étaient plus ou moins détruites par le passage de la première caravane.

Nous avancions lentement et en prenant les plus grandes précautions. Notre route nous menait en droite ligne à l'une des crevasses qui s'ouvraient au pied de l'escarpement. Cette crevasse, quand nous montions, nous pouvions ne pas la regarder; mais en descendant, son ouverture verdâtre et béante nous fascinait. Tous les blocs de glace détachés par notre passage semblaient s'être donné le mot: en trois bonds, ils allaient s'y engouffrer, comme dans la gueule du Minotaure. Seulement, après chaque morceau, la gueule du Minotaure se refermait; ici, point: cette crevasse inassouvie s'ouvrait toujours et paraissait attendre, pour se refermer, une bouchée plus importante. Il s'agissait de n'être pas cette bouchée, et c'est à cela que tendaient tous nos efforts. Pour nous soustraire à cette fascination, à ce vertige moral, si je puis m'exprimer ainsi, nous essayâmes bien de plaisanter sur la position scabreuse que nous occupions et dont un chamois n'aurait pas voulu Nous allâmes jusqu'à fredonner quelques couplets du maestro Offenbach; mais, pour rester fidèle à la vérité, je dois convenir que nos plaisanteries étaient faibles et que nous ne chantions pas juste. Je crus même remarquer, sans en être surpris, que Levesque s'obstinait à mettre sur le grand air du Trovatore des paroles de Barbe-Bleue, ce qui dénotait une certaine préoccupation. Enfin, pour nous remonter, nous faisions comme ces faux braves qui chantent dans les ténèbres pour se donner du coeur.

Nous restons ainsi suspendus entre la vie et la mort pendant une heure, qui nous parut éternelle, et nous finissons par arriver au bas de cet escarpement redoutable. Nous y trouvons sains et saufs M. N... et ses guides.

Après avoir pris quelques minutes de repos, nous continuons notre marche.

En approchant du Petit-Plateau, Édouard Ravanel s'arrêta brusquement, et, se tournant vers nous:

«Voyez quelle avalanche! s'écria-t-il. Elle a couvert nos traces.»

En effet, une immense avalanche de glace, tombée du dôme du Goûter, recouvrait entièrement la route que nous avions suivie le matin pour traverser le Petit-Plateau. Je ne puis évaluer la masse de cette avalanche à moins de cinq cents mètres cubes. Si elle s'était détachée au moment de notre passage, une catastrophe de plus eût été sans doute à ajouter à la liste déjà trop longue de la nécrologie du mont Blanc.

En présence de ce nouvel obstacle, il fallait ou chercher un autre chemin, ou passer au pied même de l'avalanche. Vu l'état d'épuisement dans lequel nous nous trouvions, ce dernier parti était assurément le plus simple, mais il offrait un danger sérieux. Une paroi de glace de plus de vingt mètres d'élévation, déjà en partie détachée du dôme du Goûter, auquel elle ne tenait plus que par un de ses angles, surplombait la route que nous devions suivre. Cet énorme serac semblait se tenir en équilibre. Notre passage, en ébranlant l'atmosphère, ne déterminerait-il pas sa chute? Nos guides se consultèrent. Chacun d'eux examina avec la lorgnette la fissure qui s'était formée entre la montagne et cette masse inquiétante. Les arêtes vives et nettes de la fente indiquaient une cassure récente, évidemment occasionnée par la chute de l'avalanche.

Après une courte discussion, nos guides, ayant reconnu l'impossibilité de trouver un autre chemin, se décidèrent à tenter ce passage dangereux.

«Il faut marcher très-vite, courir même, si c'est possible, nous dirent-ils, et, dans cinq minutes, nous serons en sûreté. Allons, messieurs, un dernier coup de collier!»