Juin arriva, et avec lui le beau temps et parfois une chaleur véritable. Les hiverneurs avaient quitté leurs vêtements d'hiver. On travaillait activement à réparer la maison, qu'il s'agissait de reprendre en sous-oeuvre. En même temps, Jasper Hobson faisait construire un vaste magasin à l'angle sud de la cour. Le territoire se montrait assez giboyeux pour justifier l'opportunité de cette construction. L'approvisionnement de fourrures était considérable, et il devenait nécessaire d'établir un local spécialement destiné à l'emmagasinage des pelleteries.

Cependant, Jasper Hobson attendait de jour en jour le détachement que devait lui envoyer le capitaine Craventy. Bien des objets manquaient encore à la nouvelle factorerie. Les munitions étaient à renouveler. Si ce détachement avait quitté le Fort-Reliance dès les premiers jours de mai, il devait atteindre vers la mi-juin le cap Bathurst. On se souvient que c'était le point de ralliement convenu entre le capitaine et son lieutenant. Or, comme Jasper Hobson avait précisément établi le nouveau fort au cap même, les agents envoyés à sa rencontre ne pouvaient manquer de l'y trouver.

Donc, à partir du 15 juin, le lieutenant fit surveiller les environs du cap. Le pavillon britannique avait été arboré au sommet de la falaise et devait s'apercevoir de loin. Il était présumable, d'ailleurs, que le convoi de ravitaillement suivrait à peu près l'itinéraire du lieutenant, et longerait le littoral depuis le golfe du Couronnement jusqu'au cap Bathurst. C'était la voie la plus sûre, sinon la plus courte, à une époque de l'année où la mer, libre de glaces, délimitait nettement le rivage et permettait d'en suivre le contour.

Cependant, le mois de juin s'acheva sans que le convoi eût apparu. Jasper Hobson ressentit quelques inquiétudes, surtout quand les brouillards vinrent envelopper de nouveau le territoire. Il craignait pour les agents aventurés sur ce désert, et auxquels ces brumes persistantes pouvaient opposer de sérieux obstacles.

Jasper Hobson s'entretint souvent avec Mrs. Paulina Barnett, le sergent, Mac Nap, Rae, de cet état de choses. L'astronome Thomas Black ne cachait point ses appréhensions, car, l'éclipse une fois observée, il comptait bien s'en retourner avec le détachement. Or, si le détachement ne venait pas, il se voyait réservé à un second hivernage, perspective qui lui souriait peu. Ce brave savant, sa tâche accomplie, ne demandait qu'à s'en aller. Il faisait donc part de ses craintes au lieutenant Hobson, qui ne savait, en vérité, que lui répondre.

Au 4 juillet, rien encore. Quelques hommes, envoyés en reconnaissance à trois milles sur la côte, dans le sud-est, n'avaient découvert aucune trace.

Il fallut admettre alors, ou que les agents du Fort-Reliance n'étaient point partis, ou qu'ils s'étaient égarés en route. Malheureusement, cette dernière hypothèse devenait la plus probable. Jasper Hobson connaissait le capitaine Craventy, et il ne mettait point en doute que le convoi n'eût quitté le Fort- Reliance à l'époque convenue.

On conçoit donc combien ses inquiétudes devinrent vives! La belle saison s'écoulait. Encore deux mois, et l'hiver arctique, c'est-à- dire les âpres brises, les tourbillons de neige, les nuits longues, s'abattrait sur cette portion du continent.

Le lieutenant Hobson n'était point homme à rester dans une telle incertitude! Il fallait prendre un parti, et voici celui auquel il s'arrêta après avoir consulté ses compagnons. Il va sans dire que l'astronome l'appuyait de toutes ses forces.

On était au 5 juillet. Dans quatorze jours — le 18 juillet —, l'éclipse solaire devait se produire. Dès le lendemain, Thomas Black pouvait quitter le Fort-Espérance. Il fut donc décidé que si, d'ici là, les agents attendus n'étaient point arrivés, un convoi, composé de quelques hommes et de quatre ou cinq traîneaux, quitterait la factorerie pour se rendre au lac de l'Esclave. Ce convoi emporterait une partie des fourrures les plus précieuses, et, en six semaines au plus, c'est-à-dire vers la fin du mois d'août, pendant que la saison le permettait encore, il pouvait atteindre le Fort-Reliance.