Pendant la nuit du 22 au 23 juillet, la tempête s'apaisa subitement. Une forte brise, venant du nord-est, chassa les dernières brumes accumulées sur l'horizon. Le baromètre avait remonté de quelques lignes, et les conditions atmosphériques parurent favorables au lieutenant Hobson pour entreprendre son voyage.
Mrs. Paulina Barnett et le sergent Long devaient l'accompagner dans cette reconnaissance. Il s'agissait d'une absence d'un à deux jours, qui ne pouvait étonner les habitants de la factorerie, et on se munit en conséquence d'une certaine quantité de viande sèche, de biscuit et de quelques flacons de brandevin, qui ne chargerait pas trop le havresac des explorateurs. Les jours étaient très longs alors, et le soleil n'abandonnait l'horizon que pendant quelques heures.
Aucune rencontre d'animal dangereux n'était probablement à craindre. Les ours, guidés par leur instinct, semblaient avoir abandonné l'île Victoria, alors qu'elle était encore presqu'île. Cependant, par précaution, Jasper Hobson, le sergent et Mrs. Paulina Barnett elle-même s'armèrent de fusils. En outre, le lieutenant et le sous-officier portaient la hachette et le couteau à neige, qui n'abandonnent jamais un voyageur des régions polaires.
Pendant l'absence du lieutenant Hobson et du sergent Long, le commandement du fort revenait hiérarchiquement au caporal Joliffe, c'est-à-dire à sa petite femme, et Jasper Hobson savait bien qu'il pouvait se fier à celle-ci. Quant à Thomas Black, on ne pouvait plus compter sur lui, pas même pour se joindre aux explorateurs. Toutefois, l'astronome promit de surveiller avec soin les parages du nord, pendant l'absence du lieutenant, et de noter les changements qui pourraient se produire, soit en mer, soit dans l'orientation de l'île.
Mrs. Paulina Barnett avait bien essayé de raisonner le pauvre savant, mais il ne voulut entendre à rien. Il se considérait, non sans raison, comme un mystifié de la nature, et il ne pardonnerait jamais à la nature une pareille mystification.
Après quelques bonnes poignées de main échangées en guise d'adieu, Mrs. Paulina Barnett et ses deux compagnons quittèrent la maison du fort, franchirent la poterne, et se dirigeant vers l'ouest, ils suivirent la courbe allongée formée par le littoral depuis le cap Bathurst jusqu'au cap Esquimau.
Il était huit heures du matin. Les obliques rayons du soleil animaient la côte, en la piquant de lueurs fauves. Les dernières houles de la mer tombaient peu à peu. Les oiseaux, dispersés par la tempête, ptarmigans, guillemots, puffins, pétrels, étaient revenus par milliers. Des bandes de canards se hâtaient de regagner les bords du lac Barnett, courant sans le savoir au- devant du pot-au-feu de Mrs. Joliffe. Quelques lièvres polaires, des martres, des rats musqués, des hermines, se levaient devant les voyageurs, et s'enfuyaient, mais sans trop de hâte. Les animaux se sentaient évidemment portés à rechercher la société de l'homme, par le pressentiment d'un danger commun.
«Ils savent bien que la mer les entoure, dit Jasper Hobson, et qu'ils ne peuvent plus quitter cette île!
— Ces rongeurs, lièvres ou autres, demanda Mrs. Paulina Barnett, n'ont-ils pas l'habitude, avant l'hiver, d'aller chercher au sud des climats plus doux?
— Oui, madame, répondit Jasper Hobson; mais, cette fois, à moins qu'ils ne puissent s'enfuir à travers les champs de glace, ils devront rester emprisonnés comme nous, et il est à craindre que, pendant l'hiver, la plupart ne meurent de froid ou de faim.