Cette exploration, on le comprend, ne permettait, ni au lieutenant, ni au sergent, ni à la voyageuse, de marcher rapidement. Souvent on s'arrêtait, on examinait le sol, on recherchait si quelque fracture ne menaçait pas de se produire sur le rivage, et parfois les explorateurs durent se porter jusqu'à un demi-mille à l'intérieur de l'île. En de certains points, le sergent prit la précaution de planter des branches de saule ou de bouleau, qui devaient servir de jalons pour l'avenir, surtout en ces portions plus profondément affouillées, et dont la solidité semblait problématique. Il serait, dès lors, aisé de reconnaître les changements qui pourraient se produire.
Cependant on avançait, et, vers trois heures après midi, la baie des Morses ne se trouvait plus qu'à trois milles dans le sud. Jasper Hobson put déjà faire observer à Mrs. Paulina Barnett la modification apportée par la rupture de l'isthme, modification très importante, en effet.
Autrefois, l'horizon, dans le sud-ouest, était barré par une très longue ligne de côtes, légèrement arrondie, formant le littoral de la vaste baie Liverpool. Maintenant, c'était une ligne d'eau qui fermait cet horizon. Le continent avait disparu. L'île Victoria se terminait là par un angle brusque, à l'endroit même où la fracture avait dû se faire. On sentait que, cet angle tourné, l'immense mer apparaîtrait aux regards, baignant la partie méridionale de l'île sur toute cette ligne, solide autrefois, qui s'étendait de la baie des Morses à la baie Washburn.
Mrs. Paulina Barnett ne considéra pas ce nouvel aspect sans une certaine émotion. Elle s'attendait à cela, et pourtant son coeur battit fort. Elle cherchait des yeux ce continent qui manquait à l'horizon, ce continent qui maintenant restait à plus de deux cents milles en arrière, et elle sentit bien qu'elle ne foulait plus du pied la terre américaine. Pour tous ceux qui ont l'âme sensible, il est inutile d'insister sur ce point, et on doit dire que Jasper Hobson et le sergent lui-même partagèrent l'émotion de leur compagne.
Tous pressèrent le pas, afin d'atteindre l'angle brusque qui fermait encore le sud. Le sol remontait un peu sur cette portion de littoral. La couche de terre et de sable était plus épaisse, ce qui s'expliquait par la proximité de cette partie du vrai continent qui autrefois jouxtait l'île et ne faisait qu'un même territoire avec elle. L'épaisseur de la croûte glacée et de la couche de terre à cette jonction, probablement accrue à chaque siècle, démontrait pourquoi l'isthme avait dû résister, tant qu'un phénomène géologique n'en avait pas provoqué la rupture. Le tremblement de terre du 8 janvier n'avait agité que le continent américain, mais la secousse avait suffi à casser la presqu'île, livrée désormais à tous les caprices de l'Océan.
Enfin, à quatre heures, l'angle fut atteint. La baie des Morses, formée par une échancrure de la terre ferme, n'existait plus. Elle était restée attachée au continent.
«Par ma foi, madame, dit gravement le sergent Long à la voyageuse, il est heureux pour vous que nous ne lui ayons pas donné le nom de baie Paulina Barnett!
— En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, et je commence à croire que je suis une triste marraine en nomenclature géographique!»
IV.
Un campement de nuit.