Le sac aux provisions fut ouvert. De la viande sèche, un pâté de lièvres, tiré de l'officine de Mrs. Joliffe, quelque peu de biscuit, formèrent le menu du souper.
Ce repas terminé un quart d'heure après, Jasper Hobson retourna vers l'angle sud-est de l'île, pendant que Mrs. Paulina Barnett demeurait assise au pied d'un maigre sapin à demi ébranché, et que le sergent Long préparait le campement pour la nuit.
Le lieutenant Hobson voulait examiner la structure du glaçon qui formait l'île, et reconnaître, s'il était possible, son mode de fondation. Une petite berge, produite par un éboulement, lui permit de descendre jusqu'au niveau de la mer, et, de là, il put observer la muraille accore qui formait le littoral.
En cet endroit, le sol s'élevait de trois pieds à peine au-dessus de l'eau. Il se composait, à sa partie supérieure, d'une assez mince couche de terre et de sable, mélangée d'une poussière de coquillages. Sa partie inférieure consistait en une glace compacte, très dure et comme métallisée, qui supportait ainsi l'humus de l'île.
Cette couche de glace ne dépassait que d'un pied seulement le niveau de la mer. On voyait nettement, sur cette coupure nouvellement faite, les stratifications qui divisaient uniformément l'icefield. Ces nappes horizontales semblaient indiquer que les gelées successives qui les avaient faites s'étaient produites dans des eaux relativement tranquilles.
On sait que la congélation s'opère par la partie supérieure des liquides; puis, si le froid persévère, l'épaisseur de la carapace solide s'accroît en allant de haut en bas. Du moins, il en est ainsi pour les eaux tranquilles. Au contraire, pour les eaux courantes, on a reconnu qu'il se formait des glaces de fond, lesquelles montaient ensuite à la surface.
Mais, pour ce glaçon, base de l'île Victoria, il n'était pas douteux que, sur le rivage du continent américain, il ne se fût constitué en eaux calmes. Sa congélation s'était évidemment faite par sa partie supérieure, et, en bonne logique, on devait nécessairement admettre que le dégel s'opérerait par sa surface inférieure. Le glaçon diminuerait d'épaisseur, quand il serait dissous par des eaux plus chaudes, et alors le niveau général de l'île s'abaisserait d'autant par rapport à la surface de la mer.
C'était là le grand danger.
Jasper Hobson, on vient de le dire, avait observé que la couche solidifiée de l'île, le glaçon proprement dit, ne s'élevait que d'un pied environ au-dessus du niveau de la mer. Or, on sait que tout au plus les quatre cinquièmes d'une glace flottante sont immergés. Un icefield, un iceberg, pour un pied qu'ils ont au- dessus de l'eau, en ont quatre au-dessous. Cependant, il faut dire que, suivant leur mode de formation ou leur origine, la densité, ou, si l'on veut, le poids spécifique des glaces flottantes est variable. Celles qui proviennent de l'eau de mer, poreuses, opaques, teintes de bleu ou de vert, suivant les rayons lumineux qui les traversent, sont plus légères que les glaces formées d'eau douce. Leur surface saillante s'élève donc un peu plus au-dessus du niveau océanique. Or, il était certain que la base de l'île Victoria était un glaçon d'eau de mer. Donc, tout considéré, Jasper Hobson fut amené à conclure, en tenant compte du poids de la couche minérale et végétale qui recouvrait le glaçon, que son épaisseur au-dessous du niveau de la mer devait être de quatre à cinq pieds environ. Quant aux divers reliefs de l'île, aux éminences, aux extumescences du sol, ils n'affectaient évidemment que sa surface terreuse et sableuse, et on devait admettre que, d'une façon générale, l'île errante n'était pas immergée de plus de cinq pieds.
Cette observation rendit Jasper Hobson fort soucieux. Cinq pieds seulement! Mais, sans compter les causes de dissolution auxquelles cet icefield pouvait être soumis, le moindre choc n'amènerait-il pas une rupture à sa surface? Une violente agitation des eaux, provoquée par une tempête, par un coup de vent, ne pouvait-elle entraîner la dislocation du champ de glaces, sa rupture en glaçons et bientôt sa décomposition complète? Ah! l'hiver, le froid, la colonne mercurielle gelée dans sa cuvette de verre, voilà ce que le lieutenant Hobson appelait de tous ses voeux! Seul, le terrible froid des contrées polaires, le froid d'un hiver arctique, pourrait consolider, épaissir la base de l'île, en même temps qu'il établirait une voie de communication entre elle et le continent.