À six heures du matin, Mrs. Paulina Barnett, Jasper Hobson et le sergent Long se remettaient en route.
La côte, depuis le cap Michel jusqu'à l'ancien port Barnett, se dirigeait presque en droite ligne du sud au nord, sur une longueur de onze milles environ. Elle n'offrait aucune particularité et ne semblait pas avoir souffert depuis la rupture de l'isthme. C'était une lisière généralement basse, peu ondulée. Le sergent Long, sur l'ordre du lieutenant, plaça quelques repères en arrière du littoral, qui permettraient plus tard d'en reconnaître les modifications.
Le lieutenant Hobson désirait, et pour cause, rallier le Fort- Espérance le soir même. De son côté, Mrs. Paulina Barnett avait hâte de revoir ses compagnons, ses amis, et, dans les conditions où ils se trouvaient, il ne fallait pas prolonger l'absence du chef de la factorerie.
On marcha donc vite, en coupant par une ligne oblique, et, à midi, on tournait le petit promontoire qui défendait autrefois le port Barnett contre les vents de l'est.
De ce point au Fort-Espérance il ne fallait plus compter qu'une huitaine de milles. Avant quatre heures du soir, ces huit milles étaient franchis, et le retour des explorateurs était salué par les hurrahs du caporal Joliffe.
V.
Du 25 juillet au 20 août.
Le premier soin de Jasper Hobson, en rentrant au fort, fut d'interroger Thomas Black sur l'état de la petite colonie. Aucun changement n'avait eu lieu depuis vingt-quatre heures. Mais l'île, ainsi que le démontra une observation subséquente, s'était abaissée d'un degré en latitude, c'est-à-dire qu'elle avait dérivé vers le sud, tout en gagnant dans l'ouest. Elle se trouvait alors à la hauteur du cap des Glaces, petite pointe de la Géorgie occidentale, et à deux cents milles de la côte américaine. La vitesse du courant, en ces parages, semblait être un peu moins forte que dans la partie orientale de la mer Arctique, mais l'île se déplaçait toujours, et, au grand ennui de Jasper Hobson, elle gagnait du côté du détroit de Behring. On n'était encore qu'au 24 juillet, et il suffisait d'un courant un peu rapide pour l'entraîner, en moins d'un mois, à travers le détroit et jusque dans les flots échauffés du Pacifique, où elle fondrait «comme un morceau de sucre dans un verre d'eau».
Mrs. Paulina Barnett fit connaître à Madge le résultat de son exploration autour de l'île; elle lui indiqua la disposition des couches stratifiées sur la partie rompue de l'isthme, l'épaisseur de l'icefield évaluée à cinq pieds au-dessous du niveau de la mer, l'incident du sergent Long et son bain involontaire, enfin toutes ces raisons qui pouvaient amener à chaque instant la rupture ou l'affaissement du glaçon.
Cependant, l'idée d'une sécurité complète régnait dans la factorerie. Jamais la pensée ne fût venue à ces braves gens que le Fort-Espérance flottait sur un abîme, et que la vie de ses habitants était à chaque minute en danger. Ils étaient tous bien portants. Le temps était beau, le climat sain et vivifiant. Hommes et femmes rivalisaient de bonne humeur et de belle santé. Le bébé Michel venait à ravir; il commençait à faire de petits pas dans l'enceinte du fort, et le caporal Joliffe, qui en raffolait, voulait déjà lui apprendre le maniement du mousqueton et les premiers principes de l'école du soldat. Ah! si Mrs. Joliffe lui eût donné un pareil fils, quel guerrier il en eût fait! Mais l'intéressante famille Joliffe ne prospérait pas, et le ciel, jusqu'alors du moins, lui refusait une bénédiction qu'elle implorait chaque jour.