— Mes amis, demanda le lieutenant Hobson, pensez-vous que je doive prévenir nos compagnons? Vous voyez dans quelle situation nous sommes, et ce qui peut nous arriver! N'est-ce pas assumer une responsabilité trop grande que de leur cacher les périls dont ils sont menacés?

— J'attendrais encore, répondit sans hésiter Mrs. Paulina Barnett. Tant que nous n'avons pas épuisé toutes les chances, il ne faut pas livrer nos compagnons au désespoir.

— C'est aussi mon avis», ajouta simplement le sergent Long.

Jasper Hobson pensait ainsi, et il fut heureux de voir son opinion confirmée dans ce sens.

Le 11 et le 12 septembre, le déplacement vers le nord fut encore plus accusé. L'île Victoria dérivait avec une vitesse de douze à treize milles par jour. C'était donc de douze à treize milles qu'elle s'éloignait de toute terre, en s'élevant dans le nord, c'est-à-dire en suivant la courbure très sensiblement accusée du courant du Kamtchatka sur cette haute latitude. Elle n'allait donc pas tarder à dépasser ce soixante-dixième parallèle qui traversait autrefois la pointe extrême du cap Bathurst, et au-delà duquel aucune terre, continentale ou autre, ne se prolongeait dans cette portion des contrées arctiques.

Jasper Hobson, chaque jour, reportait le point sur sa carte, et il pouvait voir vers quels abîmes infinis courait l'île errante. La seule chance, la moins mauvaise, c'était qu'on allait au-devant de l'hiver, ainsi que l'avait dit Mrs. Paulina Barnett. À dériver ainsi vers le nord, on rencontrerait plus vite, avec le froid, les eaux glacées qui devaient peu à peu accroître et consolider l'icefield. Mais si alors les habitants du Fort-Espérance pouvaient espérer de ne plus s'engloutir en mer, quel chemin interminable, impraticable peut-être, ils auraient à faire pour revenir de ces profondeurs hyperboréennes? Ah! si l'embarcation, tout imparfaite qu'elle était, eût été prête, le lieutenant Hobson n'eût pas hésité à s'y embarquer avec tout le personnel de la colonie; mais, malgré toute la diligence du charpentier, elle n'était point achevée et ne pouvait l'être avant longtemps, car Mac Nap était forcé d'apporter tous ses soins à la construction de ce bateau auquel devait être confiée la vie de vingt personnes, et cela dans des mers très dangereuses.

Au 16 septembre, l'île Victoria se trouvait de soixante-quinze à quatre-vingts milles au nord, depuis le point où elle s'était immobilisée pendant quelques jours entre les deux courants du Kamtchatka et de la mer de Behring. Mais alors des symptômes plus fréquents de l'approche de l'hiver se produisirent. La neige tomba souvent, et parfois en flocons pressés. La colonne mercurielle s'abaissa peu à peu. La moyenne de la température, pendant le jour, était encore de quarante-quatre degrés Fahrenheit (6 à 7° centigr. au-dessus de zéro), mais pendant la nuit elle tombait à trente-deux degrés (zéro du thermomètre centigrade). Le soleil traçait une courbe excessivement allongée au-dessus de l'horizon. À midi, il ne s'élevait plus que de quelques degrés, et il disparaissait déjà pendant onze heures sur vingt-quatre.

Enfin, dans la nuit du 16 au 17 septembre, les premiers indices de glace apparurent sur la mer. C'étaient de petits cristaux isolés, semblables à une sorte de neige, qui faisaient tache à la surface de l'eau limpide. On pouvait remarquer, suivant une observation déjà reproduite par le célèbre navigateur Scoresby, que cette neige avait pour effet immédiat de calmer la houle, ainsi que fait l'huile que les marins «filent» pour apaiser momentanément les agitations de la mer. Ces petits glaçons avaient une tendance à se souder, et ils l'eussent fait certainement en eau calme; mais les ondulations des lames les brisaient et les séparaient dès qu'ils formaient une surface un peu considérable.

Jasper Hobson observa avec une extrême attention la première apparition de ces jeunes glaces. Il savait que vingt-quatre heures suffisaient pour que la croûte glacée, accrue par sa partie inférieure, atteignît une épaisseur de deux à trois pouces, épaisseur qui suffisait déjà à supporter le poids d'un homme. Il comptait donc que l'île Victoria serait avant peu arrêtée dans son mouvement vers le nord.

Mais jusqu'alors, le jour défaisait le travail de la nuit, et si la course de l'île était ralentie pendant les ténèbres par quelques pièces plus résistantes qui lui faisaient obstacle, pendant le jour, ces glaces, fondues ou brisées, n'enrayaient plus sa marche, qu'un courant, remarquablement fort, rendait très rapide.