«Attendons encore, répondit Jasper Hobson, nous avons par notre silence épargné jusqu'ici bien des inquiétudes à ces pauvres gens, attendons que le jour de notre départ soit définitivement fixé, et nous leur ferons connaître alors la vérité tout entière!»

Ce point arrêté, les travaux habituels de la factorerie continuèrent pendant les semaines suivantes.

Quelle était, il y a un an, la situation des habitants alors heureux et contents, du Fort-Espérance?

Il y a un an, les premiers symptômes de la saison froide apparaissaient tels qu'ils étaient alors. Les jeunes glaces se formaient peu à peu sur le littoral. Le lagon, dont les eaux étaient plus tranquilles que celles de la mer, se prenaient d'abord. La température se tenait pendant le jour à un ou deux degrés au-dessus de la glace fondante et s'abaissait de trois ou quatre degrés au-dessous pendant la nuit. Jasper Hobson commençait à faire revêtir à ses hommes les habits d'hiver, les fourrures, les vêtements de laine. On installait les condenseurs à l'intérieur de la maison. On nettoyait le réservoir à air et les pompes d'aération. On tendait des trappes autour de l'enceinte palissadée, aux environs du cap Bathurst, et Sabine et Marbre s'applaudissaient de leurs succès de chasseurs. Enfin, on terminait les derniers travaux d'appropriation de la maison principale.

Cette année, ces braves gens procédèrent de la même façon. Bien que, par le fait, le Fort-Espérance fût en latitude environ de deux degrés plus haut qu'au commencement du dernier hiver, cette différence ne devait pas amener une modification sensible dans l'état moyen de la température. En effet, entre le soixante- dixième et le soixante-douzième parallèle, l'écart n'est pas assez considérable pour que la moyenne thermométrique en soit sérieusement influencée. On eût plutôt constaté que le froid était maintenant moins rigoureux qu'il ne l'avait été au commencement du dernier hivernage. Mais très probablement, il semblait plus supportable, parce que les hiverneurs se sentaient déjà faits à ce rude climat.

Il faut remarquer, cependant, que la mauvaise saison ne s'annonça pas avec sa rigueur accoutumée. Le temps était humide, et l'atmosphère se chargeait journellement de vapeurs qui se résolvaient tantôt en pluie, tantôt en neige. Il ne faisait certainement pas assez froid, au gré du lieutenant Hobson.

Quant à la mer, elle se prenait autour de l'île, mais non d'une manière régulière et continue. De larges taches noirâtres, disséminées à la surface du nouvel icefield, indiquaient que les glaçons étaient encore mal cimentés entre eux. On entendait presque incessamment des fracas retentissants, dus à la rupture du banc, qui se composait d'un nombre infini de morceaux insuffisamment soudés, dont la pluie dissolvait les arêtes supérieures. On ne sentait pas cette énorme pression qui se produit d'ordinaire, quand les glaces naissent rapidement sous un froid vif et s'accumulent les unes sur les autres. Les icebergs, les hummocks même, étaient rares, et la banquise ne se levait pas encore à l'horizon.

«Voilà une saison, répétait souvent le sergent Long, qui n'eût point déplu aux chercheurs du passage du nord-ouest ou aux découvreurs du pôle Nord, mais elle est singulièrement défavorable à nos projets et nuisible à notre rapatriement!»

Ce fut ainsi pendant tout le mois d'octobre, et Jasper Hobson constata que la moyenne de la température ne dépassa guère trente- deux degrés Fahrenheit (zéro du thermomètre centigrade). Or, on sait qu'il faut sept à huit degrés au-dessous de glace d'un froid qui persiste pendant plusieurs jours, pour que la mer se solidifie.

D'ailleurs, une circonstance, qui n'échappa pas plus à Mrs. Paulina Barnett qu'au lieutenant Hobson, prouvait bien que l'icefield n'était en aucune façon praticable.