— Oui, mes chers compagnons, dit Jasper Hobson, le ciel ne nous abandonnera pas, et nous l'aiderons à nous sauver!»
Puis Jasper Hobson raconta tout ce qui s'était passé depuis cette époque où le tremblement de terre avait rompu l'isthme et fait une île des territoires continentaux du cap Bathurst. Il dit comment, sur la mer dégagée de glaces, au milieu du printemps, la nouvelle île avait été entraînée par un courant inconnu à plus de deux cents milles de la côte; comment l'ouragan l'avait ramenée en vue de terre, puis éloignée de nouveau dans la nuit du 31 août; comment enfin la courageuse Kalumah avait risqué sa vie pour venir au secours de ses amis d'Europe. Puis il fit connaître les changements survenus à l'île, qui se dissolvait peu à peu dans les eaux plus chaudes, et la crainte qu'on avait éprouvée, soit d'être entraînés jusque dans le Pacifique, soit d'être pris par le courant du Kamtchatka. Enfin, il apprit à ses compagnons que l'île errante s'était définitivement immobilisée à la date du 27 septembre dernier.
Enfin, la carte des mers arctiques ayant été apportée, Jasper Hobson montra la position même que l'île occupait à plus de six cents milles de toute terre.
Il termina en disant que la situation était extrêmement dangereuse, que l'île serait nécessairement broyée, quand s'opérerait la débâcle et qu'avant de recourir à l'embarcation, qui ne pourrait être utilisée que dans le prochain été, il fallait profiter de l'hiver pour rallier le continent américain, en se dirigeant à travers le champ de glace.
«Nous aurons six cents milles à faire, par le froid et dans la nuit. Ce sera dur, mes amis, mais vous comprenez comme moi qu'il n'y a pas à reculer.
— Quand vous donnerez le signal du départ, mon lieutenant, répondit Mac Nap, nous vous suivrons!»
Tout étant ainsi convenu, à dater de ce jour, les préparatifs de la périlleuse expédition furent menés rapidement. Les hommes avaient bravement pris leur parti d'avoir six cents milles à faire dans ces conditions. Le sergent Long dirigeait les travaux, tandis que Jasper Hobson, les deux chasseurs et Mrs. Paulina Barnett allaient fréquemment reconnaître l'état de l'icefield. Kalumah les accompagnait le plus souvent, et ses avis, basés sur l'expérience, pouvaient être fort utiles au lieutenant. Le départ, sauf empêchement, ayant été fixé au 20 novembre, il n'y avait pas un instant à perdre.
Ainsi que l'avait prévu Jasper Hobson, le vent étant remonté, la température s'abaissa un peu, et la colonne de mercure marqua vingt-quatre degrés Fahrenheit (4°, 44 centigr. au-dessous de zéro). La neige remplaçait la pluie des jours précédents et se durcissait sur le sol. Quelques jours de ce froid, et le glissage des traîneaux deviendrait possible. L'entaille, creusée en avant du cap Michel, était en partie comblée par la glace et par la neige, mais il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes avaient dû se prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c'est que les eaux de la mer ne présentaient pas un état aussi satisfaisant.
En effet, le vent soufflait presque incessamment et avec une certaine violence. La houle s'opposait à la formation régulière de la glace et la cimentation ne se faisait pas suffisamment. De larges flaques d'eau séparaient les glaçons en maint endroit, et il était impossible de tenter un passage à travers l'icefield.
«Le temps se met décidément au froid, dit un jour Mrs. Paulina Barnett au lieutenant Hobson — c'était le 15 novembre, pendant une reconnaissance qui avait été poussée jusqu'au sud de l'île —; la température s'abaisse d'une manière sensible, et ces espaces liquides ne tarderont pas à se prendre.