Du reste, ce déplacement de la haute barrière de glace n'avait aucunement modifié les opinions de la jeune Esquimaude. Kalumah soutenait que la débâcle se ferait vers le sud, et que la banquise elle-même ne tarderait pas à ressentir l'influence du courant de Behring. Kalumah, au moyen d'un petit morceau de bois, avait figuré sur le sable la disposition du détroit, afin de se mieux faire comprendre, et, après en avoir tracé la direction, elle montrait que l'île, en le suivant, se rapprocherait de la côte américaine. Aucune objection ne put ébranler son idée à cet égard, et, vraiment, on se sentait presque rassuré en écoutant l'intelligente indigène s'expliquer d'une manière si affirmative.
Cependant, les journées du 8, du 9 et du 10 avril semblèrent donner tort à Kalumah. La portion septentrionale de la banquise s'éloigna de plus en plus vers le nord. La débâcle s'opérait à grand bruit et sur une vaste échelle. La dislocation se manifestait sur tous les points du littoral avec un fracas assourdissant. Il était impossible de s'entendre en plein air. Des détonations retentissaient incessamment, comparables aux décharges continues d'une formidable artillerie. À un demi-mille du rivage, dans tout le secteur dominé par le cap Bathurst, les glaçons commençaient déjà à s'élever les uns sur les autres. La banquise s'était alors cassée en morceaux nombreux, qui faisaient autant de montagnes et dérivaient vers le nord. Du moins, c'était le mouvement apparent de ces icebergs. Le lieutenant Hobson, sans le dire, était de plus en plus inquiet, et les affirmations de Kalumah ne parvenaient pas à le rassurer. Il faisait des objections, auxquelles la jeune Esquimaude résistait opiniâtrement.
Enfin, un jour — dans la matinée du 11 avril —, Jasper Hobson montra à Kalumah les derniers icebergs qui allaient disparaître dans le nord, et il la pressa encore une fois d'arguments que les faits semblaient rendre irréfutables.
«Eh bien, non! non! répondit Kalumah avec une conviction plus enracinée que jamais dans son esprit, non! Ce n'est pas la banquise qui remonte au nord, c'est notre île qui descend au sud!»
Kalumah avait raison peut-être! Jasper Hobson fut extrêmement frappé de sa réponse si affirmative. Il était vraiment possible que le déplacement de la banquise ne fût qu'apparent, et qu'au contraire, l'île Victoria, entraînée par le champ de glace, dérivât vers le détroit. Mais cette dérive, si elle existait, on ne pouvait la constater, on ne pouvait l'estimer, on ne pouvait la relever ni en longitude, ni en latitude.
En effet, le temps non seulement demeurait couvert et impropre aux observations, mais, par malheur, un phénomène, particulier aux régions polaires, le rendit encore plus obscur et restreignit absolument le champ de la vision.
En effet, précisément au moment de cette débâcle, la température s'était abaissée de plusieurs degrés. Un brouillard intense enveloppa bientôt tous ces parages de la mer Arctique, mais ce n'était point un brouillard ordinaire. Le sol se recouvrit, à sa surface, d'une croûte blanche, très distincte de la gelée, — celle-ci n'étant qu'une vapeur aqueuse qui se congèle après sa précipitation. Les particules très déliées qui composaient ce brouillard s'attachaient aux arbres, aux arbustes, aux murailles du fort, à tout ce qui faisait saillie, et y formaient bientôt une couche épaisse, que hérissaient des fibres prismatiques ou pyramidales, dont la pointe se dirigeait du côté du vent.
Jasper Hobson reconnut alors ce météore dont les baleiniers et les hiverneurs ont souvent noté l'apparition, au printemps, dans les régions polaires.
«Ce n'est point un brouillard, dit-il à ses compagnons, c'est un «frost-rime», une fumée-gelée, une vapeur dense, qui se maintient dans un état complet de congélation.»
Mais, brouillard ou fumée-gelée, l'apparition de ce météore n'en était pas moins regrettable, car il occupait une hauteur de cent pieds, au moins, au-dessus du niveau de la mer, et telle était sa complète opacité que, placées à trois pas l'une de l'autre, deux personnes ne pouvaient s'apercevoir.