Le temps était assez beau alors, et, fréquemment, la colonne de mercure accusait cinquante degrés Fahrenheit (10° centigr. au- dessus de zéro). Les hiverneurs avaient quitté depuis quelques semaines leurs vêtements d'hiver. Ils étaient toujours prêts à partir. L'astronome Thomas Black avait déjà transporté dans la chaloupe, qui reposait sur le chantier, son bagage de savant, ses instruments, ses livres. Une certaine quantité de provisions était également embarquée, ainsi que quelques-unes des plus précieuses fourrures.

Le 2 mai, d'une observation très minutieuse, il résulta que l'île Victoria avait une tendance à se porter vers l'est, et, conséquemment, à rechercher le continent américain. C'était là une circonstance heureuse, car le courant du Kamtchatka, on le sait, longe le littoral asiatique, et on ne pouvait, par conséquent, plus craindre d'être repris par lui. Les chances se déclaraient donc enfin pour les hiverneurs!

«Je crois que nous avons fatigué le sort contraire, madame, dit alors le sergent Long à Mrs. Paulina Barnett. Nous touchons au terme de nos malheurs, et j'estime que nous n'avons plus rien à redouter.

— En effet, répondit Mrs. Paulina Barnett, je le crois comme vous, sergent Long, et il est sans doute heureux que nous ayons dû renoncer, il y a quelques mois, à ce voyage à travers le champ de glace. La Providence nous protégeait en rendant l'icefield impraticable pour nous».

Mrs. Paulina Barnett avait raison, sans doute, de parler ainsi. En effet, que de dangers, que d'obstacles semés sur cette route pendant l'hiver, que de fatigues au milieu d'une longue nuit arctique, et à cinq cents milles de la côte!

Le 5 mai, Jasper Hobson annonça à ses compagnons que l'île Victoria venait de franchir le Cercle polaire. Elle rentrait enfin dans cette zone du sphéroïde terrestre que le soleil n'abandonne jamais, même pendant sa plus grande déclinaison australe. Il sembla à tous ces braves gens qu'ils revenaient dans le monde habité.

On but quelques bons coups ce jour-là, et on arrosa le Cercle polaire comme on eût fait de l'Équateur, à bord d'un bâtiment coupant la ligne pour la première fois.

Désormais, il n'y avait plus qu'à attendre le moment où les glaces, disloquées et à demi fondues, pourraient livrer passage à l'embarcation qui emporterait toute la colonie avec elle!

Pendant la journée du 7 mai, l'île éprouva encore un changement d'orientation d'un quart de circonférence. Le cap Bathurst pointait maintenant au nord, ayant au-dessus de lui les masses qui étaient restées debout de l'ancienne banquise. Il avait donc à peu près repris l'orientation que lui assignaient les cartes géographiques, à l'époque où il était fixé au continent américain. L'île avait fait un tour complet sur elle-même, et le soleil levant avait successivement salué tous les points de son littoral.

L'observation du 8 mai fit aussi connaître que l'île, immobilisée, tenait à peu près le milieu de la passe, à moins de quarante milles du cap du Prince-de-Galles. Ainsi donc, la terre était là, à une distance relativement courte, et le salut de tous dut paraître assuré.