On pratiqua aussi des fouilles dans la maison principale, et on put extraire des chambres submergées nombre d'objets plus ou moins utiles, des outils, des armes, de la literie, quelques meubles, les pompes d'aération, le réservoir à air, etc.
Dès le lendemain de ce jour, le 13 mai, on avait dû renoncer à l'espoir de dériver sur l'île Saint-Laurent. Le point de relèvement indiqua que l'île Victoria passait fort à l'est de cette île; et, en effet, les courants, ne viennent généralement point butter contre les obstacles naturels; ils les tournent plutôt, et le lieutenant Hobson comprit bien qu'il fallait renoncer à l'espoir d'atterrir de cette façon. Seules, les îles Aléoutiennes, tendues comme un immense filet semi-circulaire sur un espace de plusieurs degrés, auraient pu arrêter l'île, mais, on l'a dit, pouvait-on espérer de les atteindre? L'île était emportée avec une extrême vitesse, sans doute, mais n'était-il pas probable que cette vitesse diminuerait singulièrement, lorsque les icebergs qui la poussaient en avant se détacheraient par une raison quelconque, ou se dissoudraient, eux qu'une couche de terre ne protégeait pas contre l'action des rayons du soleil?
Le lieutenant Hobson, Mrs. Paulina Barnett, le sergent Long et le maître charpentier causèrent souvent de ces choses, et, après mûres réflexions, ils furent de cet avis que l'île ne pourrait, en aucun cas, atteindre le groupe des Aléoutiennes, soit que sa vitesse diminuât, soit qu'elle fût rejetée hors du courant de Behring, soit enfin qu'elle fondît sous la double influence combinée des eaux et du soleil.
Le 14 mai, maître Mac Nap et ses hommes s'étaient mis à l'ouvrage et avaient commencé la construction d'un vaste radeau. Il s'agissait de maintenir cet appareil à un niveau aussi élevé que possible au-dessus des flots, afin de le soustraire au balayage des lames. C'était là un gros ouvrage, mais devant lequel le zèle de ces travailleurs ne recula pas. Le forgeron Raë avait heureusement retrouvé, dans un magasin attenant au logement, une grande quantité de ces chevilles de fer qui avaient été apportées du Fort-Reliance, et elles servirent à fixer fortement entre elles les diverses pièces qui formaient les bâtis du radeau.
Quant à l'emplacement sur lequel il fut construit, il importe de le signaler. Ce fut d'après l'idée du lieutenant que Mac Nap prit les mesures suivantes. Au lieu de disposer les poutres et poutrelles sur le sol, le charpentier les établit immédiatement à la surface du lagon. Les diverses pièces, taraudées et mortaisées sur la rive, étaient ensuite lancées isolément à la surface du petit lac, et là on les ajustait sans peine. Cette manière d'opérer présentait deux avantages: 1° le charpentier pourrait juger immédiatement du point de flottaison et du degré de stabilité qu'il convenait de donner à l'appareil; 2° lorsque l'île Victoria viendrait à se dissoudre, le radeau flotterait déjà et ne serait point soumis aux dénivellements, aux chocs même que le sol disloqué pouvait lui imprimer à terre. Ces deux raisons, très sérieuses, engagèrent donc le maître charpentier à procéder comme il est dit.
Pendant ces travaux, Jasper Hobson, tantôt seul, tantôt accompagné de Mrs. Paulina Barnett, errait sur le littoral. Il observait l'état de la mer et les sinuosités changeantes du rivage que le flot rongeait peu à peu. Son regard parcourait l'horizon absolument désert. Dans le nord, on ne voyait plus aucune montagne de glace se profiler à l'horizon. En vain cherchait-il comme tous les naufragés, ce navire «qui n'apparaît jamais!» La solitude de l'Océan n'était troublée que par le passage de quelques souffleurs, qui fréquentaient les eaux vertes où pullulent ces myriades d'animalcules microscopiques dont ils font leur unique nourriture. Puis c'étaient aussi des bois qui flottaient, des essences diverses arrachées aux pays chauds, et que les grands courants du globe entraînaient jusque dans ces parages.
Un jour, le 16 mai, Mrs. Paulina Barnett et Madge se promenaient ensemble sur cette partie de l'île comprise entre le cap Bathurst et l'ancien port. Il faisait un beau temps. La température était chaude. Depuis bien des jours déjà, il n'existait plus trace de neige à la surface de l'île. Seuls, les glaçons que la banquise y avait entassés dans sa partie septentrionale rappelaient l'aspect polaire de ces climats. Mais ces glaçons se dissolvaient peu à peu, et de nouvelles cascades s'improvisaient chaque jour au sommet et sur les flancs des icebergs. Certainement, avant peu, le soleil aurait fondu ces dernières masses agglomérées par le froid.
C'était un curieux aspect que celui de l'île Victoria! Des yeux moins attristés l'eussent contemplé avec intérêt. Le printemps s'y déclarait avec une force inaccoutumée. Sur ce sol, ramené à des parallèles plus doux, la vie végétale débordait. Les mousses, les petites fleurs, les plantations de Mrs. Joliffe se développaient avec une véritable prodigalité. Toute la puissance végétative de cette terre, soustraite aux âpretés du climat arctique, s'épanchait au-dehors, non seulement par la profusion des plantes qui s'épanouissaient à sa surface, mais aussi par la vivacité de leurs couleurs. Ce n'étaient plus ces nuances pâles et noyées d'eau, mais des tons colorés, dignes du soleil qui les éclairait alors. Les diverses essences, arbousiers ou saules, pins ou bouleaux, se couvraient d'une verdure sombre. Leurs bourgeons éclataient sous la sève échauffée à de certaines heures par une température de soixante-huit degrés Fahrenheit (20° centigr. au- dessus de zéro). La nature arctique se transformait sous un parallèle qui était déjà celui de Christiana ou de Stockholm, en Europe, c'est-à-dire celui des plus verdoyants pays des zones tempérées.
Mais Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir ces avertissements que lui donnait la nature. Pouvait-elle changer l'état de son domaine éphémère? Pouvait-elle lier cette île errante à l'écorce solide du globe? Non, et le sentiment d'une suprême catastrophe était en elle. Elle en avait l'instinct, comme ces centaines d'animaux qui pullulaient aux abords de la factorerie. Ces renards, ces martres, ces hermines, ces lynx, ces castors, ces rats musqués, ces wisons, ces loups même que le sentiment d'un danger prochain, inévitable, rendaient moins farouches, toutes ces bêtes se rapprochaient de plus en plus de leurs anciens ennemis, les hommes, comme si les hommes eussent pu les sauver! C'était comme une reconnaissance tacite, instinctive, de la supériorité humaine, et précisément dans une circonstance où cette supériorité ne pouvait rien!
Non! Mrs. Paulina Barnett ne voulait pas voir toutes ces choses, et ses regards ne quittaient plus cette impitoyable mer, immense, infinie, sans autre horizon que le ciel qui se confondait avec elle!