Sabine montra dans l'est une sorte de vapeur blanche qui pointait à l'horizon. Chacun regarda sans oser prononcer une parole, et chacun vit ce navire dont la silhouette s'accentuait de plus en plus.
C'était bien un bâtiment, un baleinier sans doute. On ne pouvait s'y tromper, et, au bout d'une heure, sa carène était visible.
Malheureusement, ce navire apparaissait dans l'est, c'est-à-dire à l'opposé du point où le radeau entraîné avait dû se diriger. Ce baleinier, le hasard seul l'envoyait dans ces parages, et, puisqu'il n'avait point communiqué avec le radeau, on ne pouvait admettre qu'il fût à la recherche des naufragés, ni qu'il soupçonnât leur présence.
Maintenant, ce navire apercevrait-il l'îlot, peu élevé au-dessus de la surface de la mer? Sa direction l'en rapprocherait-il? Distinguerait-il les signaux qui lui seraient faits? En plein jour, et par ce beau soleil, c'était peu probable. La nuit, en brûlant les quelques planches du logement, on aurait pu entretenir un feu visible à une grande distance. Mais le navire n'aurait-il pas disparu avant l'arrivée de la nuit, qui ne devait durer qu'une heure à peine? En tout cas, des signaux furent faits, des coups de feu furent tirés.
Cependant, ce navire s'approchait! On reconnaissait en ce bâtiment un long trois-mâts, évidemment un baleinier de New-Arkhangel, qui, après avoir doublé la presqu'île d'Alaska, se dirigeait vers le détroit de Behring. Il était au vent de l'îlot, et, tribord amure, sous ses basses voiles, ses huniers et ses perroquets, il s'élevait vers le nord. Un marin eût reconnu à son orientation que ce navire ne laissait pas porter sur l'îlot. Mais peut-être l'apercevrait-il?
«S'il l'aperçoit, murmura le lieutenant Hobson à l'oreille du sergent Long, s'il l'aperçoit, il s'enfuira au contraire!»
Jasper Hobson avait raison de parler ainsi. Les navires ne redoutent rien tant, dans ces parages, que l'approche des icebergs et des îles de glace! Ce sont des écueils errants contre lesquels ils craignent de se briser, surtout pendant la nuit. Aussi se hâtent-ils de changer leur direction, dès qu'ils les aperçoivent. Ce navire n'agirait-il pas ainsi, dès qu'il aurait connaissance de l'îlot? C'était probable.
Par quelles alternatives d'espoir et de désespoir les naufragés passèrent, cela ne saurait se peindre. Jusqu'à deux heures du soir, ils purent croire que la Providence prenait enfin pitié d'eux, que le secours leur arrivait, que le salut était là! Le navire s'était toujours approché par une ligne oblique. Il n'était pas à six milles de l'îlot. On multiplia les signaux, on tira des coups de fusil, on produisit même une grosse fumée en brûlant quelques planches du logement…
Ce fut en vain. Ou le bâtiment ne vit rien, ou il se hâta de fuir l'îlot dès qu'il l'aperçut.
À deux heures et demie, il lofait légèrement et s'éloignait dans le nord-est.