Toutefois, il y avait là un doute. Si, par impossible, ce glaçon eût été plus près de terre que les naufragés ne le supposaient! Si un courant dont on ne pouvait constater la direction l'avait rapproché de ces Aléoutiennes tant désirées! Le vent portait alors vers ces îles, et il pouvait rapidement déplacer le glaçon, si on lui donnait prise. Le glaçon n'eût-il plus que quelques heures à flotter, en quelques heures la terre pouvait apparaître peut-être, ou sinon elle, du moins un de ces navires de cabotage ou de pêche qui ne s'élèvent jamais au large.
Une idée, d'abord confuse dans l'esprit du lieutenant Hobson, prit bientôt une étrange fixité. Pourquoi n'établirait-on pas une voile sur ce glaçon comme sur un radeau ordinaire? Cela était possible, en effet.
Jasper Hobson communiqua son idée au charpentier.
«Vous avez raison, répondit Mac Nap. Toutes voiles dehors.»
Ce projet, quelque peu de chances qu'il eût de réussir, ranima ces infortunés. Pouvait-il en être autrement? Ne devaient-ils pas se raccrocher à tout ce qui ressemblait à un espoir?
Tous se mirent à l'oeuvre, même Kellet, qui n'avait pas encore rappelé à Mrs. Paulina Barnett sa promesse.
Une poutrelle, formant autrefois le faîte du logement des soldats, fut dressée et fortement enfoncée dans la terre et le sable dont se composait le monticule. Des cordes, disposées comme des haubans et un étai, l'assujettirent solidement. Une vergue, faite d'une forte perche, reçut en guise de voile les draps et couvertures qui garnissaient les dernières couchettes, et fut hissée au haut du mât. La voile, ou plutôt cet assemblage de toiles, convenablement orientée, se gonfla sous une brise maniable, et au sillon qu'il laissait derrière lui, il fut bientôt évident que le glaçon se déplaçait plus rapidement dans la direction du sud-est.
C'était un succès. Une sorte de revivification se fit dans ces esprits abattus. Ce n'était plus l'immobilité, c'était la marche, et ils s'enivraient de cette vitesse, si médiocre qu'elle fût. Le charpentier était particulièrement satisfait de ce résultat. Tous, d'ailleurs, comme autant de vigies, fouillaient l'horizon du regard, et si on leur eût dit que la terre ne devait pas apparaître à leurs yeux, ils n'auraient pas voulu le croire!
Il devait en être ainsi cependant.
Pendant trois heures, le glaçon marcha sur les eaux assez calmes de la mer. Il ne résistait point au vent ni à la houle, au contraire, et les lames le portaient, loin de lui faire obstacle. Mais l'horizon se traçait toujours circulairement, sans qu'aucun point en altérât la netteté. Ces infortunés espéraient toujours.