Cependant, au sujet de ces invités, il faut faire quelques observations. La réunion comprenait une centaine d'individus des deux sexes; mais deux seulement — deux femmes — n'appartenaient pas au personnel accoutumé du Fort-Reliance. Ce personnel se composait du capitaine Craventy, du lieutenant Jasper Hobson, du sergent Long, du caporal Joliffe et d'une soixantaine de soldats ou employés de la Compagnie. Quelques-uns étaient mariés, entre autres le caporal Joliffe, heureux époux d'une Canadienne vive et alerte, puis un certain Mac Nap, Écossais marié à une Écossaise, et John Raë, qui avait pris femme dernièrement parmi les Indiennes de la contrée. Tout ce monde, sans distinction de rang, officiers, employés ou soldats, était traité, ce soir-là, par le capitaine Craventy.

Il convient d'ajouter ici que le personnel de la Compagnie n'avait pas fourni seul son contingent à la fête. Les forts du voisinage, — et dans ces contrées lointaines on voisine à cent milles de distance, — avaient accepté l'invitation du capitaine Craventy. Bon nombre d'employés ou de facteurs étaient venus du Fort- Providence ou du Fort-Résolution, appartenant à la circonscription du lac de l'Esclave, et même du Fort-Chipewan et du Fort-Liard situés plus au sud. C'était un divertissement rare, une distraction inattendue, que devaient rechercher avec empressement ces reclus, ces exilés, à demi perdus dans la solitude des régions hyperboréennes.

Enfin, quelques chefs indiens n'avaient point décliné l'invitation qui leur fut faite. Ces indigènes, en rapports constants avec les factoreries, fournissaient en grande partie et par voie d'échange les fourrures dont la Compagnie faisait le trafic. C'étaient généralement des Indiens Chipeways, hommes vigoureux, admirablement constitués, vêtus de casaques de peaux et de manteaux de fourrures du plus grand effet. Leur face, moitié rouge, moitié noire, présentait ce masque spécial que la «couleur locale» impose en Europe aux diables des féeries. Sur leur tête se dressaient des bouquets de plumes d'aigle déployés comme l'éventail d'une señora et qui tremblaient à chaque mouvement de leur chevelure noire. Ces chefs, au nombre d'une douzaine, n'avaient point amené leurs femmes, malheureuses «squaws» qui ne s'élèvent guère au-dessus de la condition d'esclaves.

Tel était le personnel de cette soirée, auquel le capitaine faisait les honneurs du Fort-Reliance. On ne dansait pas, faute d'orchestre; mais le buffet remplaçait avantageusement les gagistes des bals européens. Sur la table s'élevait un pudding pyramidal que Mrs. Joliffe avait confectionné de sa main; c'était un énorme cône tronqué, composé de farine, de graisse de rennes et de boeuf musqué, auquel manquaient peut-être les oeufs, le lait, le citron recommandés par les traités de cuisine, mais qui rachetait ce défaut par ses proportions gigantesques. Mrs. Joliffe ne cessait de le débiter en tranches, et cependant l'énorme masse résistait toujours. Sur la table figuraient aussi des piles de sandwiches, dans lesquelles le biscuit de mer remplaçait les fines tartines de pain anglais; entre deux tranches de biscuit qui, malgré leur dureté, ne résistaient pas aux dents des Chipeways, Mrs. Joliffe avait ingénieusement glissé de minces lanières de «corn-beef,» sorte de boeuf salé, qui tenait la place du jambon d'York et de la galantine truffée des buffets de l'ancien continent. Quant aux rafraîchissements, le whisky et le gin, ils circulaient dans de petits verres d'étain, sans parler d'un punch gigantesque qui devait clore cette fête, dont les Indiens parleront longtemps dans leurs wigwams.

Aussi que de compliments les époux Joliffe reçurent pendant cette soirée! Mais aussi, quelle activité, quelle bonne grâce! Comme ils se multipliaient! Avec quelle amabilité ils présidaient à la distribution des rafraîchissements! Non! ils n'attendaient pas, ils prévenaient les désirs de chacun. On n'avait pas le temps de demander, de souhaiter même. Aux sandwiches succédaient les tranches de l'inépuisable pudding! Au pudding, les verres de gin ou de whisky!

«Non, merci, mistress Joliffe.

— Vous êtes trop bon, caporal, je vous demanderai la permission de respirer.

— Mistress Joliffe, je vous assure que j'étouffe!

— Caporal Joliffe, vous faites de moi ce que vous voulez.

— Non, cette fois, mistress, non! c'est impossible!»