Cependant, au moment de détacher l'amarre et de pousser au large, Norman, — éprouvait-il une sorte de pressentiment? — murmura ces mots: «On ferait peut-être mieux d'attendre!» Jasper Hobson, auquel ces paroles n'avaient point échappé, regarda le vieux marin, déjà assis à la barre. S'il eût été seul, il n'aurait pas hésité à partir. Mais la présence de Mrs. Paulina Barnett lui commandait une circonspection plus grande. La voyageuse comprit l'hésitation de son compagnon.
«Ne vous occupez point de moi, monsieur Hobson, dit-elle, et agissez comme si je n'étais pas là. Du moment que ce brave marin croit devoir partir, partons sans retard.
— Adieu-vat! répondit Norman, en larguant son amarre, et retournons au fort par le plus court!»
Le canot prit le large. Pendant une heure, il fit peu de chemin. La voile, à peine gonflée par de folles brises qui ne savaient où se fixer, battait sur le mât. La brume s'épaississait. L'embarcation subissait déjà les ondulations d'une houle plus violente, car la mer «sentait», avant l'atmosphère, le cataclysme prochain. Les deux passagers restaient silencieux, tandis que le vieux marin, à travers ses paupières éraillées, cherchait à percer l'opaque brouillard. D'ailleurs, il se tenait prêt à tout événement, et, son écoute à la main, il attendait le vent, prêt à la filer, si l'attaque était trop brusque.
Jusqu'alors, cependant, les éléments n'étaient point entrés en lutte, et tout eût été pour le mieux, si l'embarcation avait fait de la route. Mais, après une heure de navigation, elle ne se trouvait pas encore à deux milles du campement des Indiens. En outre, quelques souffles malencontreux, venus de terre, l'avaient repoussée au large, et déjà, par ce temps embrumé, la côte se distinguait à peine. C'était une circonstance fâcheuse, si le vent venait à se fixer dans la partie du nord, car ce léger canot, très sensible à la dérive et ne pouvant suffisamment tenir le plus près, courait risque d'être entraîné très au loin sur le lac.
«Nous marchons à peine, dit le lieutenant au vieux Norman.
— À peine, monsieur Hobson, répondit le marin. La brise ne veut pas tenir, et, quand elle tiendra, il est malheureusement à craindre que ce ne soit du mauvais côté. Alors, ajouta-t-il en étendant sa main vers le sud, nous pourrions bien voir le Fort- Franklin avant le Fort-Confidence!
— Eh bien, répondit en plaisantant Mrs. Paulina Barnett, ce serait une promenade plus complète, voilà tout. Ce lac du Grand- Ours est magnifique, et il mérite vraiment d'être visité du nord au sud! Je suppose, Norman, qu'on en revient, de ce Fort-Franklin?
— Oui! madame, quand on a pu l'atteindre, dit le vieux Norman. Mais des tempêtes qui durent quinze jours ne sont pas rares sur ce lac, et, si notre mauvaise fortune nous poussait jusqu'aux rives du sud, je ne promettrais pas à M. Jasper Hobson qu'il fût de retour avant un mois au Fort-Confidence.
— Prenons garde alors, répondit le lieutenant, car un pareil retard compromettrait fort nos projets. Ainsi donc agissez avec prudence, mon ami, et, s'il le faut, regagnez au plus tôt la terre du nord. Mrs. Paulina Barnett ne reculera pas, je pense, devant une course de vingt à vingt-cinq milles par terre.