— Qui viendra trop tard pour la plupart de ces infortunés, madame, mais qui viendra pour quelques-uns, soyez-en sûre!
— Dieu vous entende, monsieur Hobson! répondit Mrs. Paulina Barnett. J'ajouterai que les agents de la Compagnie, vivant à proximité du littoral, me semblent mieux placés que tous autres pour tenter de remplir ce devoir d'humanité.
— Je partage votre opinion, madame, répondit le lieutenant, car ces agents sont, de plus, accoutumés aux rigueurs des continents arctiques. Ils l'ont souvent prouvé, d'ailleurs, en mainte circonstance. Ne sont-ce pas eux qui ont assisté le capitaine Black pendant son voyage de 1834, voyage qui nous a valu la découverte de la Terre du Roi Guillaume, cette terre sur laquelle s'est précisément accomplie la catastrophe de Franklin? Est-ce que ce ne sont pas deux des nôtres, les courageux Dease et Simpson, que le gouverneur de la baie d'Hudson, en 1838, chargea spécialement d'explorer les rivages de la mer polaire, — exploration pendant laquelle la terre Victoria fut reconnue pour la première fois? Je crois donc que l'avenir réserve à notre Compagnie la conquête définitive du continent arctique. Peu à peu ses factoreries monteront vers le nord, — refuge obligé des animaux à fourrure, — et, un jour, un fort s'élèvera au pôle même, sur ce point mathématique où se croisent tous les méridiens du globe!»
Pendant cette conversation et tant d'autres qui lui succédèrent, Jasper Hobson raconta ses propres aventures depuis qu'il était au service de la Compagnie, ses luttes avec les concurrents des agences rivales, ses tentatives d'exploration dans les territoires inconnus du nord et de l'ouest. De son côté, Mrs. Paulina Barnett fit le récit de ses propres pérégrinations à travers les contrées intertropicales. Elle dit tout ce qu'elle avait accompli et tout ce qu'elle comptait accomplir un jour. C'était entre le lieutenant et la voyageuse un agréable échange de récits qui charmait les longues heures du voyage.
Pendant ce temps, les traîneaux, enlevés au galop des chiens, s'avançaient vers le nord. La vallée de la Coppermine s'élargissait sensiblement aux approches de la mer Arctique. Les collines latérales, moins abruptes, s'abaissaient peu à peu. Certains bouquets d'arbres résineux rompaient çà et là la monotonie de ces paysages assez étranges. Quelques glaçons, charriés par la rivière, résistaient encore à l'action du soleil, mais leur nombre diminuait de jour en jour, et un canot, une chaloupe même eût descendu sans peine le courant de cette rivière, dont aucun barrage naturel, aucune agrégation de rocs ne gênait le cours. Le lit de la Coppermine était profond et large. Ses eaux, très limpides, alimentées par la fonte des neiges, coulaient assez vivement, sans jamais former de tumultueux rapides. Son cours, d'abord très sinueux dans sa partie haute, tendait peu à peu à se rectifier et à se dessiner en droite ligne sur une étendue de plusieurs milles. Quant aux rives, alors larges et plates, faites d'un sable fin et dur, tapissées en certains endroits d'une petite herbe sèche et courte, elles se prêtaient au glissage des traîneaux et au développement de la longue suite des attelages. Pas de côtes, et, par conséquent, un tirage facile sur ce terrain nivelé.
Le détachement s'avançait donc avec une grande rapidité. On allait nuit et jour, — si toutefois cette expression peut s'appliquer à une contrée au-dessus de laquelle le soleil, traçant un cercle presque horizontal, disparaissait à peine. La nuit vraie ne durait pas deux heures sous cette latitude, et l'aube, à cette époque de l'année, succédait presque immédiatement au crépuscule. Le temps était beau d'ailleurs, le ciel assez pur, quoique un peu embrumé à l'horizon, et le détachement accomplissait son voyage dans des conditions excellentes.
Pendant deux jours, on continua de côtoyer sans difficulté le cours de la Coppermine. Les environs de la rivière étaient peu fréquentés par les animaux à fourrure, mais les oiseaux y abondaient. On aurait pu les compter par milliers. Cette absence presque complète de martres, de castors, d'hermines, de renards et autres, ne laissait pas de préoccuper le lieutenant. Il se demandait si ces territoires n'avaient pas été abandonnés comme ceux du sud par la population, trop vivement pourchassée, des carnassiers et des rongeurs. Cela était probable, car on rencontrait fréquemment des restes de campement, des feux éteints qui attestaient le passage plus ou moins récent de chasseurs indigènes ou autres. Jasper Hobson voyait bien qu'il devrait reporter son exploration plus au nord, et qu'une partie seulement de son voyage serait faite, lorsqu'il aurait atteint l'embouchure de la Coppermine. Il avait donc hâte de toucher du pied ce point du littoral entrevu par Samuel Hearne, et il pressait de tout son pouvoir la marche du détachement.
D'ailleurs, chacun partageait l'impatience de Jasper Hobson. Chacun se pressait résolument, afin d'atteindre dans le plus bref délai les rivages de la mer Arctique. Une indéfinissable attraction poussait en avant ces hardis pionniers. Le prestige de l'inconnu miroitait à leurs yeux. Peut-être les véritables fatigues commenceraient-elles sur cette côte tant désirée? N'importe. Tous, ils avaient hâte de les affronter, de marcher directement à leur but. Ce voyage qu'ils faisaient alors, ce n'était qu'un passage à travers un pays qui ne pouvait directement les intéresser, mais aux rivages de la mer Arctique commencerait la recherche véritable. Et chacun aurait déjà voulu se trouver sur ces parages, que coupait, à quelques centaines de milles à l'ouest, le soixante-dixième parallèle.
Enfin, le 5 juin, quatre jours après avoir quitté le Fort- Confidence, le lieutenant Jasper Hobson vit la Coppermine s'élargir considérablement. La côte occidentale se développait suivant une ligne légèrement courbe et courait presque directement vers le nord. Dans l'est, au contraire, elle s'arrondissait jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon.
Jasper Hobson s'arrêta aussitôt, et, de la main, il montra à ses compagnons la mer sans limites.