La nuit polaire.
Cette longue nuit débuta par une violente tempête. Le froid était peut-être un peu moins vif, mais l'humidité de l'atmosphère fut extrême. Malgré toutes les précautions prises, cette humidité pénétrait dans la maison, et, chaque matin, les condensateurs que l'on vidait renfermaient plusieurs livres de glace.
Au-dehors, les drifts passaient en tourbillonnant comme des trombes. La neige ne tombait plus verticalement, mais presque horizontalement. Jasper Hobson dut interdire d'ouvrir la porte, car il se produisait un tel envahissement, que le couloir eût été comblé en un instant. Les hiverneurs n'étaient plus que des prisonniers.
Les volets des fenêtres avaient été hermétiquement rabattus. Les lampes étaient donc continuellement allumées pendant les heures de cette longue nuit que l'on ne consacrait pas au sommeil.
Mais si l'obscurité régnait au-dehors, le bruit de la tempête avait remplacé le majestueux silence des hautes latitudes. Le vent, qui s'engageait entre la maison et la falaise, n'était plus qu'un long mugissement. L'habitation, qu'il prenait d'écharpe, tremblait sur ses pilotis. Sans la solidité de sa construction, elle n'eût certainement pas résisté. Très heureusement, la neige, en s'amoncelant autour de ses murs, amortissait le coup des rafales. Mac Nap ne craignait que pour les cheminées, dont le tuyau extérieur, en chaux briquetée, pouvait céder à la pression du vent. Elles résistèrent cependant, mais on dut fréquemment en dégager l'orifice, obstrué par la neige.
Au milieu des sifflements de la tourmente, on entendait parfois des fracas extraordinaires, dont Mrs. Paulina Barnett ne pouvait se rendre compte. C'étaient des chutes d'icebergs qui se produisaient au large. Les échos répercutaient ces bruits, semblables à des roulements de tonnerre. Des crépitations incessantes accompagnaient la dislocation de quelques parties de l'icefield, écrasé par ces chutes de montagnes. Il fallait avoir l'âme singulièrement aguerrie aux violences de ces âpres climats pour ne point éprouver une impression sinistre. Le lieutenant Hobson et ses compagnons y étaient faits, Mrs. Paulina Barnett et Magde s'y habituèrent peu à peu. Elles n'étaient point, d'ailleurs, sans avoir éprouvé, pendant leurs voyages, quelque attaque de ces vents terribles qui font jusqu'à quarante lieues à l'heure et déplacent des canons de vingt-quatre. Mais ici, à ce cap Bathurst, le phénomène s'accomplissait avec les circonstances aggravantes de nuit et de neige. Ce vent, s'il ne démolissait pas, il enterrait, il ensevelissait, et il était probable que douze heures après le début de la tempête, la maison, le chenil, le hangar, l'enceinte, auraient disparu sous une égale épaisseur de neige.
Pendant cet emprisonnement, la vie intérieure s'était organisée. Tous ces braves gens s'entendaient parfaitement entre eux, et cette existence commune, dans un si étroit espace, n'entraîna ni gêne ni récrimination. N'étaient-ils pas, d'ailleurs, accoutumés à vivre dans ces conditions, au Fort-Entreprise comme au Fort- Reliance? Mrs. Paulina Barnett ne s'étonna donc pas de les trouver d'aussi facile composition.
Le travail, d'une part, la lecture et les jeux, de l'autre, occupaient tous les instants. Le travail, c'était la confection des vêtements, leur raccommodage, l'entretien des armes, la fabrication des chaussures, la mise à jour du journal quotidien tenu par le lieutenant Hobson, qui notait les moindres événements de l'hivernage, tel que le temps, la température, la direction des vents, l'apparition des météores si fréquents dans les régions polaires, etc.; c'était aussi l'entretien de la maison, le balayage des chambres, la visite journalière des pelleteries emmagasinées, que l'humidité aurait pu altérer; c'était encore la surveillance des feux et du tirage des poêles, et cette chasse incessante faite aux molécules humides qui se glissaient dans les coins. Chacun avait sa part dans ces travaux, suivant les prescriptions d'un règlement affiché dans la grande salle. Sans être occupés outre mesure, les hôtes du fort n'étaient jamais sans rien faire. Pendant ce temps, Thomas Black vissait et dévissait ses instruments, revoyait ses calculs astronomiques; presque toujours enfermé dans sa cabine, il maugréait contre la tempête qui lui défendait toute observation nocturne. Quant aux trois femmes mariées, Mrs. Mac Nap s'occupait de son bébé, qui venait à merveille, tandis que Mrs. Joliffe, aidée de Mrs. Rae et talonnée par le «tatillon» de caporal, présidait aux opérations culinaires.
Les distractions se prenaient en commun, à certaines heures, et le dimanche pendant toute la journée. C'était, avant tout, la lecture. La Bible et quelques livres de voyage composaient uniquement la bibliothèque du fort, mais ce menu suffisait à ces braves gens. Le plus ordinairement, Mrs. Paulina Barnett faisait la lecture, et ses auditeurs éprouvaient véritablement un grand plaisir à l'entendre. Les histoires bibliques comme les récits de voyage prenaient un charme tout particulier, lorsque sa voix pénétrante, convaincue, lisait quelque chapitre des livres saints. Les imaginaires personnages, les héros légendaires s'animaient et vivaient alors d'une vie surprenante. Aussi était-ce un contentement général, lorsque l'aimable femme prenait son livre à l'heure accoutumée. Elle était, d'ailleurs, l'âme de ce petit monde, s'instruisant et instruisant les autres, donnant un avis et demandant un conseil, prête partout et toujours à rendre service. Elle réunissait en elle toutes les grâces d'une femme, toutes ses bontés jointes à l'énergie morale d'un homme: double qualité, double valeur aux yeux de ces rudes soldats qui en raffolaient et eussent donné leur vie pour elle. Il faut dire que Mrs. Paulina Barnett partageait l'existence commune, qu'elle ne se confinait point dans sa cabine, qu'elle travaillait au milieu de ses compagnons d'hivernage, et qu'enfin, par ses interrogations, par ses demandes, elle provoquait chacun à se mêler à la conversation. Rien ne chômait donc au Fort-Espérance, ni les mains, ni les langues. On travaillait, on causait, et, il faut ajouter, on se portait bien. De là une bonne humeur qui entretenait la bonne santé et triomphait des ennuis de cette longue séquestration.
Cependant, la tempête ne diminuait pas. Depuis trois jours, les hiverneurs étaient confinés dans la maison, et le chasse-neige se déchaînait toujours avec la même intensité. Jasper Hobson s'impatientait. Il devenait urgent de renouveler l'atmosphère intérieure, trop chargée d'acide carbonique, et déjà les lampes pâlissaient dans ce milieu malsain. On voulut alors mettre en jeu les pompes à air; mais les tuyaux étaient naturellement engorgés de glace, et elles ne fonctionnèrent pas, n'étant destinées à agir que dans le cas où la maison n'eût pas été ensevelie sous de telles masses de neige. Il fallut donc aviser. Le lieutenant prit conseil du sergent Long, et il fut décidé, le 23 novembre, qu'une des fenêtres percée sur la façade antérieure, à l'extrémité du couloir, serait ouverte, le vent donnant avec moins de violence de ce côté.