Là, leurs capuchons furent retirés, et l'on put reconnaître les sexes. Il y avait deux hommes de quarante à cinquante ans, au teint jaune-rougeâtre, aux dents aiguës, aux pommettes saillantes, ce qui leur donnait une vague ressemblance avec des carnivores; deux femmes encore jeunes, dont les cheveux nattés étaient ornés de dents et de griffes d'ours polaires; enfin, deux enfants de cinq à six ans, pauvres petits êtres à mine éveillée, qui regardaient en ouvrant de grands yeux.
«On doit supposer que des Esquimaux ont toujours faim, dit Jasper Hobson. Je pense donc qu'un morceau de venaison ne déplaira pas à nos hôtes.»
Sur l'ordre du lieutenant Hobson, le caporal Joliffe apporta quelques morceaux de renne, sur lesquels ces pauvres gens se jetèrent avec une sorte d'avidité bestiale. Seule, la jeune Esquimaude qui s'était exprimée en anglais montra une certaine réserve, regardant, sans les quitter des yeux, Mrs. Paulina Barnett et les autres femmes de la factorerie. Puis, apercevant le petit enfant que Mrs. Mac Nap tenait sur ses bras, elle se leva, courut à lui et, lui parlant d'une voix douce, se mit à le caresser le plus gentiment du monde.
Cette jeune indigène semblait être, sinon supérieure, du moins plus civilisée que ses compagnons, et cela parut surtout quand, ayant été prise d'un léger accès de toux, elle mit sa main devant sa bouche, d'après les règles les plus élémentaires de la civilité.
Ce détail n'échappa à personne. Mrs. Paulina Barnett, causant avec l'Esquimaude et employant les mots anglais les plus usités, apprit en quelques phrases que cette jeune indigène avait servi pendant un an chez le gouverneur danois d'Uppernawik, dont la femme était Anglaise. Puis elle avait quitté le Groënland pour suivre sa famille sur les territoires de chasse. Les deux hommes étaient ses deux frères; l'autre femme, mariée à l'un d'eux et mère des deux enfants, était sa belle-soeur. Ils revenaient tous de l'île Melbourne, située, dans l'est, sur le littoral de l'Amérique anglaise, regagnant à l'ouest la pointe Barrow, l'un des caps de la Géorgie occidentale de l'Amérique russe, où vivait leur tribu, et c'était un sujet d'étonnement pour eux de trouver une factorerie installée au cap Bathurst. Les deux Esquimaux secouèrent même la tête en voyant cet établissement. Désapprouvaient-ils la construction d'un fort sur ce point du littoral? Trouvaient-ils l'endroit mal choisi? Malgré toute sa patience, le lieutenant Hobson ne parvint point à les faire s'expliquer à ce sujet, ou du moins il ne comprit pas leurs réponses.
Quant à la jeune Esquimaude, elle se nommait Kalumah, et elle parut prendre en grande amitié Mrs. Paulina Barnett. Cependant la pauvre créature, toute sociable qu'elle était, ne regrettait point la position qu'elle avait autrefois chez le gouverneur d'Uppernawik, et elle se montrait très attachée à sa famille.
Après s'être restaurés, après avoir partagé une demi-pinte de brandevin dont les petits eurent leur part, les Esquimaux prirent congé de leurs hôtes, mais, avant de partir, la jeune indigène invita la voyageuse à visiter leur hutte de neige. Mrs. Paulina Barnett promit de s'y rendre le lendemain, si le temps le permettait.
Le lendemain, en effet, accompagnée de Madge, du lieutenant Hobson et de quelques soldats armés — non contre ces pauvres gens, mais pour le cas où les ours eussent rôdé sur le littoral —, Mrs. Paulina Barnett se transporta au cap Esquimau, nom qui fut donné à la pointe près de laquelle se dressait le campement indigène.
Kalumah accourut au-devant de son amie de la veille et lui montra la hutte d'un air satisfait. C'était un gros cône de neige, percé d'une étroite ouverture à son sommet qui donnait issue à la fumée d'un foyer intérieur, et dans lequel ces Esquimaux avaient creusé leur demeure passagère. Ces «snow-houses», qu'ils établissent avec une extrême rapidité, se nomment «igloo» dans la langue du pays. Elles sont merveilleusement appropriées au climat, et leurs habitants y supportent, même sans feu et sans trop souffrir, des froids de quarante degrés au-dessous de zéro. Pendant l'été, les Esquimaux campent sous des tentes de peaux de renne et de phoque, qui portent le nom de «tupic».
Pénétrer dans cette hutte n'était point une opération facile. Elle n'avait qu'une entrée au ras du sol, et il fallait se glisser par une sorte de couloir long de trois à quatre pieds, car les parois de neige mesuraient au moins cette épaisseur. Mais une voyageuse de profession, une lauréate de la Société royale, ne pouvait hésiter, et Mrs. Paulina Barnett n'hésita pas. Suivie de Madge, elle s'enfourna bravement dans l'étroit boyau à la suite de la jeune indigène. Quant au lieutenant Hobson et à ses hommes, ils se dispensèrent de cette visite.