Pendant les jours qui suivirent, l'intensité du froid redoubla. On put croire que le thermomètre à mercure ne suffirait pas à en marquer les degrés[9], et qu'il faudrait employer un thermomètre à alcool. En effet, dans la nuit du 28 au 29 décembre, la colonne s'abaissa à trente-deux degrés au-dessous de zéro (37° centigr. au-dessous de glace).

Les poêles furent bourrés de combustible, mais la température intérieure ne put être maintenue au-dessus de vingt degrés (7° centigr. au-dessous de zéro). On souffrait du froid jusque dans les chambres, et, sur un rayon de dix pieds autour du poêle, la chaleur s'annihilait complètement. Aussi, la meilleure place appartenait-elle au petit enfant, dont le berceau était bercé par ceux qui s'approchaient tour à tour du foyer. Défense absolue fut faite d'ouvrir porte ou fenêtre, car la vapeur, concentrée dans les salles, se fût immédiatement changée en neige. Déjà dans le couloir la respiration des hommes produisait un phénomène identique. On entendait de toutes parts des détonations sèches, qui surprirent les personnes inaccoutumées aux phénomènes de ces climats. C'étaient les troncs d'arbres, formant les parois de la maison, qui craquaient sous l'action du froid. La provision de liqueurs, brandevin et gin, déposée dans le grenier, dut être descendue dans la salle commune, car tout l'esprit se concentrait au fond des bouteilles sous la forme d'un noyau. La bière, fabriquée avec les bourgeons de sapins, faisait, en gelant, éclater les barils. Tous les corps solides, comme pétrifiés, résistaient à la pénétration de la chaleur. Le bois brûlait difficilement, et Jasper Hobson dut sacrifier une certaine quantité d'huile de morse pour en activer la combustion. Très heureusement, les cheminées tiraient bien et empêchaient toute émanation désagréable à l'intérieur. Mais extérieurement, le Fort- Espérance devait se trahir au loin par l'odeur âcre et fétide de ses fumées et méritait d'être rangé parmi les établissements insalubres.

Un symptôme à remarquer, c'était l'extrême soif dont chacun était dévoré par ce froid intense. Or, pour se rafraîchir, il fallait constamment dégeler les liquides auprès du feu, car, sous la forme de glace, ils eussent été impropres à désaltérer. Un autre symptôme contre lequel le lieutenant Hobson engageait ses compagnons à réagir, c'était une somnolence opiniâtre, que quelques-uns ne parvenaient pas à vaincre. Mrs. Paulina Barnett, toujours vaillante, par ses conseils, sa conversation, son va-et- vient, réagissait à la fois pour son propre compte et encourageait tout son monde. Souvent elle lisait quelque livre de voyage ou chantait quelque vieux refrain d'Angleterre, et tous le répétaient en choeur avec elle. Ces chants réveillaient, bon gré mal gré, les endormis, qui bientôt faisaient chorus à leur tour. Les longues journées s'écoulaient ainsi dans une séquestration complète, et Jasper Hobson, consultant à travers les vitres le thermomètre placé extérieurement, constatait que le froid s'accroissait sans cesse. Le 31 décembre, le mercure était entièrement gelé dans la cuvette de l'instrument. Il y avait donc plus de quarante-quatre au-dessous de glace. (42° centigr. au-dessous de zéro).

Le lendemain, 1er janvier 1860, le lieutenant Jasper Hobson présenta ses compliments de nouvelle année à Mrs. Paulina Barnett, et la félicita du courage et de la bonne humeur avec lesquels elle supportait les misères de l'hivernage. Mêmes compliments à l'adresse de l'astronome, qui, lui, ne voyait qu'une chose dans ce changement du millésime de 1859 pour celui de 1860, c'est qu'il entrait dans l'année de sa fameuse éclipse solaire! Des souhaits furent échangés entre tous les membres de cette petite colonie, si unis entre eux, et dont la santé, grâce au Ciel, continuait d'être excellente. Si quelques symptômes de scorbut s'étaient montrés, ils avaient promptement cédé à l'emploi opportun du lime-juice et des pastilles de chaux.

Mais il ne fallait pas se réjouir trop vite! La mauvaise saison devait durer trois mois encore. Sans doute, le soleil ne tarderait pas à reparaître au-dessus de l'horizon, mais rien ne prouvait que le froid eût atteint son maximum d'intensité, et, généralement, sous toutes les zones boréales, c'est dans le mois de février que s'observent les plus extrêmes abaissements de température. En tout cas, la rigueur de l'atmosphère ne diminua pas pendant les premiers jours de l'année nouvelle, et, le 5 janvier, le thermomètre à alcool, placé à l'extérieur de la fenêtre du couloir, accusa soixante-six degrés au-dessous de zéro (52° centigr. au-dessous de glace). Encore quelques degrés, et les minima de température relevés au Fort-Reliance, en 1835, seraient atteints et peut-être dépassés!

Cette persistance d'un froid aussi violent inquiétait de plus en plus Jasper Hobson. Il craignait que les animaux à fourrures ne fussent obligés de chercher au sud un climat moins rigoureux, ce qui eût contrarié ses projets de chasse au printemps nouveau. En outre, il entendait, à travers les couches souterraines, certains roulements sourds qui se rattachaient évidemment à l'éruption volcanique. L'horizon occidental était toujours embrasé des feux de la terre, et certainement un formidable travail plutonien s'accomplissait dans les entrailles du globe. Ce voisinage d'un volcan en activité ne pouvait-il être dangereux pour la nouvelle factorerie? C'est à quoi songeait le lieutenant Hobson, quand il surprenait quelques-uns de ces grondements intérieurs. Mais ces appréhensions, très vagues d'ailleurs, il les garda pour lui.

Comme on le pense bien, par un tel froid, personne ne songeait à quitter la maison. Les chiens et les rennes étaient abondamment pourvus, et ces animaux, habitués d'ailleurs à de longs jeûnes pendant la saison d'hiver, ne réclamaient point les services de leurs maîtres. Il n'existait donc aucun motif pour s'exposer aux rigueurs de l'atmosphère. C'était assez déjà de subir au-dedans une température que la combustion du bois et de l'huile parvenait à peine à rendre supportable. Malgré toutes les précautions prises, l'humidité se glissait dans les salles inaérées, et déposait sur les poutres de brillantes couches de glace qui s'épaississaient chaque jour. Les condensateurs étaient engorgés, et même l'un d'eux éclata sous la pression de l'eau solidifiée.

Dans ces conditions, le lieutenant Hobson ne songeait point à ménager le combustible. Il le prodiguait même, afin de relever cette température, qui, dès que les feux du poêle et du fourneau baissaient tant soit peu, tombait quelquefois à quinze degrés Fahrenheit (9° centigr.). Aussi des hommes de quart, se relayant d'heure en heure, avaient-ils ordre de surveiller et d'entretenir les feux.

«Le bois nous manquera bientôt, dit un jour le sergent Long au lieutenant.

— Nous manquer! s'écria Jasper Hobson.