Après le troisième repas, identique aux deux premiers, l'attente fut plus longue. C'était la nuit sans doute. Serge Ladko calculait que sa captivité remontait environ à quarante-huit heures, lorsque, par la trappe de nouveau ouverte, on insinua une échelle, à l'aide de laquelle quatre hommes descendirent au fond du cachot.
Ces quatre hommes, Serge Ladko n'eut pas le temps de distinguer leurs traits. Rapidement, un bâillon était encore appliqué sur sa bouche, un bandeau sur ses yeux, et, redevenu colis aveugle et muet, il était comme la première fois transporté de mains en mains.
Aux heurts qu'il subit, il reconnut l'ouverture étroite—la trappe, il le comprenait —qu'il avait déjà franchie et qu'il franchissait maintenant en sens inverse. L'échelle qui avait meurtri ses reins pendant la descente, les meurtrit également, tandis qu'on le remontait. Un bref trajet horizontal suivit, puis, brutalement jeté sur le parquet, il sentit qu'on lui enlevait comme auparavant bandeau et bâillon. Il ouvrait à peine les yeux, qu'une porte se refermait avec bruit.
Serge Ladko regarda autour de lui. S'il n'avait fait que changer de prison, celle-ci était infiniment supérieure à la précédente. Par une petite fenêtre, le jour entrait à flots, lui permettant d'apercevoir, déposée auprès de lui, sa pitance ordinaire qu'il avait été contraint jusqu'ici de chercher à tâtons. La lumière du soleil lui rendait le courage et sa situation lui apparaissait moins désespérée. Derrière cette fenêtre, c'était la liberté. Il s'agissait de la conquérir.
Longtemps il désespéra d'en trouver le moyen, quand enfin, en parcourant pour la millième fois du regard la cabine exiguë qui lui servait de prison, il découvrit, appliquée contre la paroi, une sorte de ferrure plate qui, sortie du plancher et s'élevant verticalement jusqu'au plafond, servait probablement à relier entre eux les madriers du bordé. Cette ferrure formait saillie, et, bien qu'elle ne présentât aucun angle tranchant, il n'était peut-être pas impossible de s'en servir pour user ses liens, sinon pour les couper. Difficile à coup sûr, l'entreprise méritait tout au moins d'être tentée.
Ayant réussi avec beaucoup de peine à ramper jusqu'à ce morceau de fer, Serge Ladko commença aussitôt à limer contre lui la corde qui retenait ses mains. L'immobilité presque totale que ses entraves lui imposaient rendait ce travail extrêmement pénible, et le va-et-vient des bras, ne pouvant être obtenu que par une série de contractions de tout le corps, restait forcément contenu dans d'étroites limites. Outre que la besogne avançait lentement ainsi, elle était en même temps véritablement exténuante, et, toutes les cinq minutes, le pilote était contraint de prendre du repos. Deux fois par jour, aux heures des repas, il lui fallait s'interrompre. C'était toujours le même geôlier qui venait lui apporter sa nourriture et, bien que celui-ci dissimulât son visage sous un masque de toile, Serge Ladko le reconnaissait sans hésitation à ses cheveux gris et à la remarquable largeur de ses épaules. D'ailleurs, bien qu'il n'en pût discerner les traits, l'aspect de cet homme lui donnait l'impression de quelque chose de déjà vu. Sans qu'il lui fût possible de rien préciser, cette carrure puissante, cette démarche lourde, ces cheveux grisonnants que l'on distinguait au-dessus du masque de toile, ne lui semblaient pas inconnus.
Les rations lui étaient servies à heure fixe, et jamais, hors de ces instants, on ne pénétrait dans sa prison. Rien n'en aurait même troublé le silence, si, de temps à autre, il n'avait entendu une porte s'ouvrir en face de la sienne. Presque toujours, le bruit de deux voix, celle d'un homme et celle d'une femme, parvenait ensuite jusqu'à lui. Serge Ladko tendait alors l'oreille, et, interrompant son patient travail, il cherchait à mieux discerner ces voix qui remuaient en lui des sensations vagues et profondes.
En dehors de ces incidents, le prisonnier mangeait d'abord, dès le départ de son geôlier, puis il se remettait obstinément à l'oeuvre.
Cinq jours s'étaient écoulés depuis qu'il l'avait commencée, et il en était encore à se demander s'il faisait ou non quelques progrès, quand, à la tombée de la nuit, le soir du 6 septembre, le lien qui encerclait ses poignets se brisa tout à coup.
Le pilote dut refouler le cri de joie qui allait lui échapper. On ouvrait sa porte. Le même homme que chaque jour entrait dans sa cellule et déposait près de lui le repas habituel.