Comme il l'avait supposé, quatorze mètres environ le séparaient du sol. Cette distance n'était pas telle qu'il fût impossible de la franchir, pourvu que l'on possédât une corde de longueur suffisante. Mais arriver jusqu'au sol n'était que la difficulté la moins grave, et, cette difficulté fût-elle vaincue, le problème n'en serait pas pour cela plus près d'être résolu.
Ainsi que Serge Ladko put le constater, la prison était, en effet, ceinturée par un chemin de ronde, que limitait, à la périphérie, un mur d'environ huit mètres d'élévation, au delà duquel apparaissaient des toits de maisons. Après être descendu, il faudrait donc passer par-dessus cette muraille, ce qui, dès l'abord, semblait impraticable.
A en juger par l'éloignement des maisons, une rue entourait probablement la prison. Une fois dans cette rue, un fugitif pouvait se considérer comme sauvé. Mais le moyen existait-il d'y arriver sain et sauf?
Serge Ladko, en quête d'un expédient, commença par examiner attentivement ce qu'il pouvait découvrir sur la gauche. S'il n'y trouva pas la solution qu'il cherchait, ce qu'il aperçut fit battre son coeur d'émotion. Dans cette direction, il voyait le Danube, dont d'innombrables bateaux de toutes tailles sillonnaient les eaux jaunes. Les uns suivaient ou remontaient le courant, d'autres tendaient la corde de leur ancre ou l'amarre qui les retenait au quai.
Parmi ces derniers, le pilote, du premier coup d'oeil, reconnut sa barge. Rien ne la distinguait des embarcations ses voisines, et il ne semblait pas qu'elle fût l'objet d'une surveillance particulière. Ce serait une heureuse chance, s'il parvenait à la reconquérir. En moins d'une heure, grâce à elle, il aurait franchi la frontière, et, en territoire serbe, il se rirait de la justice austro-hongroise.
Serge Ladko reporta ses regards vers la droite, et, de ce côté, il remarqua aussitôt une particularité qui le rendit attentif. Retenue de distance en distance par de solides crampons scellés dans le bâtiment, une tige de fer venue du toit—la chaîne du paratonnerre selon toute vraisemblance— passait à proximité de sa fenêtre, pour aller finalement s'enfoncer dans le sol. Cette tige de fer eût rendu la descente assez facile, si l'on avait pu arriver jusqu'à elle.
Or, ceci n'était peut-être pas irréalisable. A la hauteur du carrelage de sa cellule, une sorte de bandeau, motivé par la décoration de l'édifice, courait le long du mur en faisant une saillie de vingt ou vingt-cinq centimètres. Peut-être, avec du sang-froid et de l'énergie, n'eût-il pas été impossible de s'y tenir debout, et d'atteindre ainsi la chaîne du paratonnerre.
Malheureusement, quand bien même on eût été capable d'une aussi folle audace, la muraille extérieure n'en fût pas moins, demeurée infranchissable. Prisonnier dans une cellule ou dans le chemin de ronde, c'était toujours être prisonnier.
Serge Ladko, en examinant cette muraille avec plus de soin qu'il ne l'avait fait jusqu'alors, observa que la partie supérieure, à peu de distance au-dessous du chaperon, en était décorée intérieurement et extérieurement par une série de bossages, formés de moellons carrés à demi encastrés dans le reste de la maçonnerie. Un long moment Serge Ladko contempla cet ornement architectural, puis, se laissant glisser sur l'appui de la fenêtre, il réintégra sa cellule, et se hâta de faire disparaître toute trace compromettante.
Son parti était pris. Le moyen d'être libre envers et contre tous, il l'avait trouvé. Quelque risqué qu'il fût, ce moyen pouvait, devait réussir. Au surplus, mieux valait la mort que la continuation de pareilles angoisses.