Le pilote hocha négativement la tête.
—Remonter jusqu'à Ismaïl, en refoulant le courant, ou seulement jusqu'à Kilia, dit-il, cela demanderait trop de temps. Le chaland prendrait de l'avance, et, en mer, on ne pourrait plus le retrouver. Non, restons ici et attendons la nuit. J'ai une idée. Si je ne réussis pas, nous suivrons le chaland de loin, et, quand nous connaîtrons son lieu de relâche, nous irons chercher de l'aide à Sulina.
A huit heures, l'obscurité devenue complète, Serge Ladko laissa dériver la barge Jusqu'à deux cents mètres du chaland. Là, il mouilla silencieusement son grappin. Puis, sans un mot d'explication à Karl Dragoch qui le regardait faire avec étonnement, il quitta ses vêtements et s'élança dans le fleuve.
Fendant l'eau d'un bras robuste, il se dirigea en droite ligne vers le chaland qu'il distinguait confusément dans l'ombre. Quand il l'eut dépassé, à distance suffisante pour ne pas être aperçu, il nagea en sens contraire, et, refoulant le courant assez rapide, vint s'accrocher au large safran du gouvernail. Il écouta. Presque étouffé par le frissonnement soyeux de l'eau courant sur les flancs de la gabarre, un air de danse parvint jusqu'à lui. Au-dessus de sa tête, quelqu'un chantonnait à mi-voix. Cramponné des pieds et des mains à la surface gluante du bois, Serge Ladko s'éleva d'un lent effort jusqu'à la partie supérieure du safran et reconnut Yacoub Ogul.
A bord, tout était tranquille. Aucun bruit ne sortait du rouf, dans lequel Ivan Striga s'était sans doute retiré. Des hommes de l'équipage, cinq devisaient paisiblement, étendus sur le pont vers l'avant. Leurs voix se fondaient en un murmure confus. Seul, Yacoub Ogul se trouvait à l'arrière. Monté au-dessus du rouf, il s'était assis sur la barre du gouvernail et se laissait bercer par la paix nocturne, en murmurant une chanson familière.
La chanson s'éteignit tout à coup. Deux mains de fer broyaient la gorge du chanteur, qui, basculant par-dessus le couronnement, vint tomber en travers du safran. Était-il mort? Jambes et bras ballants, son corps inerte pendait comme un linge de part et d'autre de cette arête étroite. Serge Ladko desserra son étreinte et saisit l'homme par la ceinture, puis diminuant graduellement la pression de ses genoux contre le safran, il se laissa glisser peu à peu et s'enfonça silencieusement dans l'eau.
Nul, dans le chaland, n'avait soupçonné l'agression. Ivan Striga n'était pas sorti du rouf. A l'avant, les cinq causeurs continuaient leur paisible conversation.
Serge Ladko, cependant, nageait vers la barge. Le retour était plus pénible que l'aller. Outre qu'il lui fallait maintenant remonter le courant, il avait à soutenir le corps de Yacoub Ogul. Si celui-ci n'était pas mort, il n'en valait guère mieux. La fraîcheur de l'eau ne l'avait pas ranimé; il ne faisait pas un mouvement. Serge Ladko commençait à craindre d'avoir eu la main trop lourde.
Alors que cinq minutes avaient suffi pour venir de la barge au chaland, plus d'une demi-heure fut nécessaire pour refaire le même parcours en sens inverse. Encore le pilote eut-il la chance de ne pas s'égarer dans l'ombre.
« Aidez-moi, dit-il à Karl Dragoch en saisissant enfin l'embarcation. En voici toujours un.