—Vingt kreutzers, celui-ci!
—Un florin, celui-là!»
Le lauréat ne savait à qui répondre, et sa pêche eut vite fait de lui rapporter quelques jolies pièces sonnantes. Avec la prime déjà touchée au concours cela finirait par former une belle somme, si l'enthousiasme se propageait également des sources du grand fleuve à son embouchure.
Et pourquoi eût-il pris fin? Pourquoi cesserait-on de se disputer les poissons d'Ilia Brusch? N'était-ce pas un honneur de posséder une pièce sortie de ses mains? Certes, il n'aurait même pas la peine d'aller à domicile débiter sa marchandise que le public se disputerait sur place. Cette vente était décidément une idée géniale.
Ce soir-là, outre qu'il vendit aisément son poisson, les invitations ne lui manquèrent pas. Ilia Brusch, qui semblait désireux de quitter son embarcation le moins possible, les repoussa toutes, comme il refusa avec énergie les bons verres de vin et les bons moss de bière, qu'on le priait de tous côtés de venir boire dans les cabarets de la rive. Ses admirateurs durent y renoncer et se séparer de leur héros, après avoir pris rendez-vous pour le lendemain au moment du départ.
Mais, le lendemain, ils ne trouvèrent plus la barge. Ilia Brusch était parti avant l'aube, et, profitant de la solitude de cette heure matinale, il godillait avec ardeur en se maintenant au milieu du fleuve, à égale distance de ses rives assez escarpées. Aidé par le courant rapide, il passa vers cinq heures du matin à Sigmaringen, à quelques mètres du Rendez-vous des Pêcheurs. Sans doute, un peu plus tard, l'un ou l'autre des membres de la Ligue Danubienne viendrait s'accouder au balcon du cabaret, afin de guetter l'arrivée de son glorieux collègue. Il la guetterait vainement. Le pêcheur alors serait loin, s'il continuait à aller de ce train.
A quelques kilomètres de Sigmaringen, Ilia Brusch laissa derrière lui le premier affluent du Danube, un simple ruisseau, le Louchat, qui s'y jette sur la rive gauche.
Profitant de l'éloignement relatif séparant les centres habités dans cette partie de son parcours, Ilia Brusch activa, durant toute cette journée, la marche de son embarcation, en ne pêchant que le minimum indispensable. A la nuit, n'ayant capturé que tout juste le poisson nécessaire à sa consommation personnelle, il s'arrêta en pleine campagne, un peu en amont de la petite ville de Mundelkingen dont les habitants ne le croyaient certainement pas si proche.
A cette deuxième journée de navigation succéda la troisième, qui fut presque identique. Ilia Brusch dériva rapidement devant Mundelkingen avant le lever du soleil, et il était encore de bonne heure qu'il avait déjà dépassé le gros bourg d'Ehingen. A quatre heures, il coupait l'Iller, important affluent de droite, et cinq heures n'avaient pas sonné, qu'il était amarré à un anneau de fer scellé dans le quai d'Ulm, première ville du royaume de Wurtemberg, après Stuttgart, sa capitale.
L'arrivée du célèbre lauréat n'avait pas été signalée. On ne l'attendait que le lendemain vers les dernières heures du soir. Il n'y eut donc pas l'empressement habituel. Très satisfait de son incognito, Ilia Brusch résolut d'employer la fin du jour à une visite sommaire de la ville.