Soudain un murmure courut à travers l'assemblée.

Un des assistants, qui, jusque-là, s'était tenu un peu à l'écart, se dirigeait vers l'estrade.

C'était le Hongrois Ilia Brusch.

A en juger par son visage soigneusement rasé, que couronnait une épaisse chevelure d'un noir d'encre, Ilia Brusch n'avait pas dépassé trente ans. D'une stature au-dessus de la moyenne, large d'épaules, bien planté sur ses jambes, il devait être d'une force peu commune. On pouvait être surpris, en vérité, qu'un gaillard de cette trempe se complût aux placides distractions de la pêche à la ligne, au point d'avoir acquis dans cet art difficile la maîtrise dont le résultat du concours donnait une irrécusable preuve.

Autre particularité assez bizarre, Ilia Brusch devait, d'une manière ou d'une autre, être affligé d'une affection de la vue. De larges lunettes noires cachaient, en effet, ses yeux, dont il eût été impossible de reconnaître la couleur. Or, la vue est le plus précieux des sens pour qui se passionne aux imperceptibles mouvements de la flotte, et de bons yeux sont nécessaires à qui veut déjouer les multiples ruses du poisson.

Mais, que l'on fût ou que l'on ne fût pas étonné, il n'y avait qu'à s'incliner. L'impartialité du Jury ne pouvant être suspectée, Ilia Brusch était le vainqueur du concours, et cela dans des conditions que personne, de mémoire de ligueur, n'avait jamais réunies. L'assemblée se dégela donc, et des applaudissements suffisamment sonores saluèrent le triomphateur, au moment où il recevait ses diplômes et ses primes des mains du Président Miclesco.

Cela fait, Ilia Brusch, au lieu de descendre de l'estrade, eut un court colloque avec le Président, puis se retourna vers l'assemblée intriguée, en réclamant du geste un silence qu'il obtint comme par enchantement.

« Messieurs et chers collègues, dit Ilia Brusch, je vous demanderai la permission de vous adresser quelques mots, ainsi que notre Président veut bien m'y autoriser.

On aurait entendu voler une mouche dans la salle tout à l'heure si bruyante. A quoi tendait cette allocution non prévue au programme?

—Je désire d'abord vous remercier, continuait Ilia Brusch, de votre sympathie et de vos applaudissements, mais je vous prie de croire que je ne m'enorgueillis pas plus qu'il ne convient du double succès que je viens d'obtenir. Je n'ignore pas que ce succès, s'il eût appartenu au plus digne, eût été remporté par quelque membre plus ancien de la Ligue Danubienne, si riche en valeureux pêcheurs, et que je le dois, plutôt qu'à mon mérite, à un hasard favorable.