Pourquoi pas, après tout? Certes, les faits observés jusqu'ici n'autorisaient pas une certitude. Ils autorisaient du moins tous les soupçons. Et, en vérité, si des observations subséquentes établissaient le bien-fondé de ces soupçons, ce serait une plaisante aventure que le même bateau eût transporté pendant un si grand nombre de kilomètres ce chef de bandits et le policier chargé de l'arrêter.
Par ce côté, le drame avait tendance à tourner au vaudeville, et Karl Dragoch répugnait fort à admettre la possibilité d'une si merveilleuse coïncidence. Mais les procédés techniques du vaudeville ne consistent-ils pas uniquement dans la concentration en un même lieu et en un court espace de temps de quiproquos et de surprises, qu'on ne remarque pas, ou qui semblent moins hilarants dans la vie réelle, à cause de leur éparpillement et, pour ainsi parler, de leur état de dilution? Il ne serait donc pas d'une saine logique de rejeter de plano un fait, sous prétexte qu'il parait anormal ou invraisemblable. Il convient d'être plus modeste, et d'admettre l'infinie richesse des combinaisons du hasard.
C'est sous l'empire de ces préoccupations que Karl Dragoch, le matin du 28, après une nuit passée en pleine campagne à quelques kilomètres en aval de Komorn, mit la conversation sur un sujet qui n'avait jamais été effleuré jusqu'alors.
«Bonjour, monsieur Brusch, dit-il, en sortant, ce matin-là, de la cabine, où il venait de dresser à loisir son plan d'attaque.
—Bonjour, monsieur Jaeger répondit le pêcheur qui godillait avec son énergie coutumière.
—Vous avez bien dormi, monsieur Brusch?
—Parfaitement. Et vous, monsieur Jaeger?
—Euh!.. euh!.. Comme ci, comme ça.
—Vraiment! fit Ilia Brusch. Pourquoi, si vous avez été souffrant, ne pas m'avoir appelé?
—Ma santé est parfaite, monsieur Brusch, répondit M. Jaeger. Cela n'empêche pas que la nuit m'ait paru un peu longue. Je ne suis pas fâché, je l'avoue, d'en avoir vu la fin.