Au moment où, vers cinq heures du matin, Ilia Brusch regagna la barge, la pluie tombait toujours à torrents et le vent soufflait avec fureur dans une direction nettement opposée à celle du courant. Le pêcheur n'hésita pas, cependant, à partir. Son amarre larguée, il poussa aussitôt au milieu du fleuve et reprit son éternelle godille. Il lui fallait un véritable courage pour se mettre au travail dans de telles conditions, après une nuit qui n'avait pu manquer d'être fatigante.
La tempête ne montra, pendant les premières heures de la matinée, aucune tendance à décroître, au contraire. La barge, malgré l'aide du courant, ne gagnait que péniblement contre ce terrible vent debout, et c'est à peine si, après quatre heures d'efforts, elle était parvenue à une dizaine de kilomètres de la ville de Gran. Le confluent de l'Ipoly, sur la rive droite duquel est situé Szalka, où Ilia Brusch disait s'être rendu la nuit précédente, ne pouvait plus alors être bien éloigné.
A ce moment, la tempête redoubla de fureur, au point de rendre la situation réellement critique. Si le Danube n'est pas comparable à la mer, il est toutefois assez vaste pour que de véritables lames réussissent à s'y former lorsque le vent acquiert une grande violence. Il en était ainsi, ce jour-là, et, malgré la hâte dont Ilia Brusch faisait preuve, force lui fut de se réfugier près de la rive gauche.
Il ne devait pas l'atteindre..
Plus de cinquante mètres l'en séparaient encore, quand surgit un effrayant phénomène. A quelque distance en amont, les arbres qui garnissaient la berge furent tout à coup précipités dans le fleuve, cassés net au ras du sol, comme s'ils eussent été rasés par une faux gigantesque. En même temps, l'eau, soulevée par une incommensurable puissance, monta à l'assaut de la rive, puis se dressa en une lame énorme qui roula en déferlant à la poursuite de la barge.
Evidemment, une trombe venait de se former dans les couches atmosphériques et promenait à la surface du fleuve son irrésistible ventouse.
Ilia Brusch comprit le danger. Faisant pivoter la barge d'un énergique coup d'aviron, il s'efforça de se rapprocher de la rive droite. Si cette manoeuvre n'eut pas tout le résultat qu'il en attendait, c'est pourtant à elle que le pêcheur et son passager durent finalement leur salut.
Rattrapée par le météore continuant sa course furieuse, la barge évita du moins la montagne d'eau qu'il soulevait sur son passage. C'est pourquoi elle ne fut pas submergée, ce qui eût été fatal sans la manoeuvre d'Ilia Brusch. Saisie par les spires les plus extérieures du tourbillon, elle fut simplement lancée avec violence selon une courbe de grand rayon.
A peine effleurée par la pieuvre aérienne, dont la tentacule avait, cette fois, manqué le but, l'embarcation fut presque aussitôt lâchée qu'aspirée. En quelques secondes, la trombe était passée et la vague s'enfuyait en rugissant vers l'aval, tandis que la résistance de l'eau neutralisait peu à peu la vitesse acquise de la barge.
Malheureusement, avant que ce résultat fût complètement atteint, un nouveau danger se révéla à l'improviste. Droit devant l'étrave, qui fendait l'eau avec la vitesse d'un express, le pêcheur aperçut tout à coup un des arbres arrachés, qui, les racines en l'air, suivait lentement le courant. L'embarcation, lancée dans l'enchevêtrement de ces racines, ne pouvait manquer de chavirer, d'être gravement endommagée tout au moins. Ilia Brusch poussa un cri d'effroi, en découvrant cet obstacle imprévu.