Si la pluie ne tombait plus, le ciel ne s'était pas dégagé de ces brumailles dont le soleil n'avait pu percer l'épaisseur. Il n'en faudrait pas inférer que la nuit serait froide. Un thermomètre eût marqué de vingt-cinq à vingt-six degrés centigrades. Le feu pétilla bientôt entre les pierres de la crique, et ce fut uniquement pour les exigences culinaires, le rôtissage d'un quartier de sassaby. Cette fois, Llanga eût vainement cherché des mollusques afin de varier le menu, ou des bananes pour édulcorer l'eau du rio Johausen, lequel, malgré une certaine ressemblance de nom, ainsi que le fit observer Max Huber, ne rappelait en aucune façon le johannisberg de M. de Metternich. En revanche, on saurait se débarrasser des moustiques par le même procédé que la veille.

À sept heures et demie, il ne faisait pas encore nuit. Une vague clarté se reflétait dans les eaux de la rivière. À sa surface flottaient des amas de roseaux et de plantes, des troncs d'arbres, arrachés des berges.

Tandis que John Cort, Max Huber et Khamis préparaient la couchée, entassant des brassées d'herbes sèches au pied de l'arbre, Llanga allait et venait sur le bord, s'amusant à suivre cette dérive d'épaves flottantes.

En ce moment apparut en amont, à une trentaine de toises, le tronc d'un arbre de taille moyenne, pourvu de toute sa ramure. Il avait été brisé à cinq ou six pieds au-dessous de sa fourche, où la cassure était fraîche. Autour de ces branches, dont les plus basses traînaient dans l'eau, s'entortillait un feuillage assez épais, quelques fleurs, quelques fruits, toute une verdure qui avait survécu a la chute de l'arbre.

Très probablement, cet arbre avait été frappé d'un coup de foudre du dernier orage. De la place où s'implantaient ses racines, il était tombé sur la berge, puis, glissant peu à peu, dégagé des roseaux, saisi par le courant, il dérivait avec les nombreux débris à la surface du rio.

De telles réflexions, il ne faudrait pas s'imaginer que Llanga les eût faites ou fût capable de les faire. Ce tronc, il ne l'aurait pas plus remarqué que les autres épaves animées du même mouvement, si son attention, n'eût été attirée d'une façon toute spéciale.

En effet, dans l'interstice des branches, Llanga crut apercevoir une créature vivante, qui faisait des gestes comme pour appeler au secours. Au milieu de la demi-obscurité, il ne put distinguer l'être en question. Était-il d'origine animale?…

Très indécis, il allait appeler Max Huber et John Cort, lorsque se produisit un nouvel incident.

Le tronc n'était plus qu'a une quarantaine de mètres, en obliquant vers la crique, où était accosté le radeau.

À cet instant, un cri retentit, — un cri singulier, ou plutôt une sorte d'appel désespéré, comme si quelque être humain eût demande aide et assistance. Puis, alors que le tronc passait devant la crique, cet être se précipita dans le courant avec l'évidente intention de gagner la berge.