À plusieurs reprises, des tentatives furent faites par le foreloper pour sortir du village: tentatives infructueuses. Les guerriers qui gardaient l'escalier intervinrent avec une certaine violence. Une fois surtout, Khamis aurait été fort maltraité si LoMaï, que la scène attira, ne fût accouru à son secours.
Il y eut, d'ailleurs, forte discussion entre ce dernier et un solide gaillard qu'on nommait Raggi. Au costume de peau qu'il portait, aux armes qui pendaient à sa ceinture, aux plumes qui ornaient sa tête, il y avait lieu de croire que ce Raggi devait être le chef des guerriers. Rien qu'à son air farouche, à ses gestes impérieux, à sa brutalité naturelle, on le sentait fait pour le commandement.
À la suite de ces tentatives, les deux amis avaient espéré qu'ils seraient envoyés devant Sa Majesté, et qu'ils verraient enfin ce roi que ses sujets cachaient avec un soin jaloux au fond de la demeure royale… Ils en furent pour leur espoir. Probablement, Raggi avait toute autorité, et mieux valait ne point s'exposer à sa colère en recommençant. Les chances d'évasion étaient donc bien réduites, à moins que les Wagddis, s'ils attaquaient quelque village voisin, ne fussent attaqués à leur tour, et, à la faveur d'une agression, que l'occasion ne s'offrît de quitter Ngala… Mais après, que devenir?
Au surplus, le village ne fut point menacé pendant ces premières semaines, si ce n'est par certains animaux que Khamis et ses compagnons n'avaient pas encore rencontrés dans la grande forêt. Si les Wagddis passaient leur existence à Ngala, s'ils y rentraient la nuit venue, ils possédaient cependant quelques huttes sur les bords du rio. On eût dit d'un petit port fluvial où se réunissaient les embarcations de pêche, qu'ils avaient à défendre contre les hippopotames, les lamantins, les crocodiles, en assez grand nombre dans les eaux africaines.
Un jour, à la date du 9 avril, un violent tumulte se produisit. Des cris retentissaient dans la direction du rio. Était-ce une attaque dirigée contre les Wagddis par des êtres semblables à eux!… Sans doute, grâce à sa situation, le village était à l'abri d'une invasion. Mais, à supposer que le feu fût mis aux arbres qui le soutenaient, sa destruction eût été l'affaire de quelques heures. Or, les moyens que ces primitifs avaient peut- être employés contre leurs voisins, il n'était pas impossible que ceux-ci essayassent de les employer contre eux.
Dès les premières clameurs, Raggi et une trentaine de guerriers, se portant vers l'escalier, descendirent avec une rapidité simiesque. John Cort, Max Huber et Khamis, guidés par Lo-Maï, gagnèrent le côté du village d'où l'on apercevait le cours d'eau.
C'était une invasion contre les huttes établies en cet endroit. Une bande, non pas d'hippopotames, mais de chéropotames ou plutôt de potamochères, qui sont plus particulièrement les cochons de fleuve, venaient de s'élancer hors de la futaie et brisaient tout sur leur passage.
Ces potamochères, que les Boers appellent «bosch-wark», et les Anglais «bush-pigs», se rencontrent dans la région du cap de Bonne-Espérance, en Guinée, au Congo, au Cameroun, et y causent de grands dommages. De moindre taille que le sanglier européen, ils ont le pelage plus soyeux, la robe brunâtre tirant sur l'orange, les oreilles pointues terminées par un pinceau de poils, la crinière noire mêlée de fils blancs, qui leur court le long de l'échine, le grouin développé, la peau soulevée entre le nez et l'oeil par une protubérance osseuse chez les mâles. Ces porcins sont redoutables, et ceux-ci l'étaient d'autant plus qu'ils se trouvaient dans des conditions de supériorité numérique.
En effet, ce jour-là, on en eût bien compté une centaine qui se précipitaient sur la rive gauche du rio. Aussi la plupart des huttes avaient-elles été déjà renversées, avant l'arrivée de Raggi et de sa troupe.
À travers les branches des derniers arbres, John Cort, Max Huber, Khamis et Llanga purent être témoins de la lutte. Elle fut courte, mais non sans danger. Les guerriers y déployèrent un grand courage. Se servant des épieux et des hachettes de préférence aux arcs et aux sagaies, ils foncèrent avec une ardeur qui égalait la fureur des assaillants. Ils les attaquèrent corps à corps, les frappant à la tête à coups de hache, leur trouant les flancs de leurs épieux. Bref, après une heure de combat, ces animaux étaient en fuite, et des ruisseaux de sang se mêlaient aux eaux de la petite rivière.