— Tant mieux, Max!
— Tant pis, John! — Et, maintenant, Llanga, allons dormir…
— Oui, mon ami Max», répondit l'enfant, dont les yeux se fermaient de sommeil, après les fatigues d'une longue route pendant laquelle il n'était jamais resté en arrière.
Aussi fallut-il le transporter entre les racines du cotonnier et l'accoter dans le meilleur coin.
Le foreloper s'était offert à veiller toute la nuit. Ses compagnons n'y voulurent point consentir. On se relayerait de trois heures en trois heures, bien que les entours de la clairière ne parussent pas suspects. Mais la prudence commandait d'être sur ses gardes jusqu'au lever du jour.
Ce fut Max Huber qui prit la première faction, tandis que John
Cort et Khamis s'étendaient sur le blanc duvet tombé de l'arbre.
Max Huber, sa carabine chargée à portée de la main, appuyé contre une des racines, s'abandonna au charme de cette tranquille nuit. Dans les profondeurs de la forêt, tous les bruits du jour avaient cessé. Il ne passait entre les ramures qu'une haleine régulière, la respiration de ces arbres endormis. Les rayons de la lune, très élevée vers le zénith, glissaient par les interstices du feuillage et zébraient le sol de zigzags argentés. Au-delà de la clairière, les dessous s'illuminaient aussi du scintillement des irradiations lunaires.
Très sensible à cette poésie de la nature, Max Huber la goûtait, l'aspirait, pourrait-on dire, croyait rêver parfois, et cependant ne dormait point. Ne lui semblait-il pas qu'il fût le seul être vivant au sein de ce monde végétal?…
Monde végétal, c'était bien ce que son imagination faisait de cette grande forêt de l'Oubanghi!
«Et, pensait-il, si l'on veut pénétrer les derniers secrets du globe, faut-il donc aller jusqu'aux extrémités de son axe, pour découvrir ses derniers mystères?… Pourquoi, au prix d'effroyables dangers et avec la certitude de rencontrer des obstacles peut-être infranchissables, pourquoi tenter la conquête des deux pôles?… Qu'en résulterait-il?… La solution de quelques problèmes de météorologie, d'électricité, de magnétisme terrestre!… Cela vaut-il que l'on ajoute tant de noms aux nécrologies des contrées australes et boréales?… Est-ce qu'il ne serait pas plus utile, plus curieux, au lieu de courir les mers arctiques et antarctiques, de fouiller les aires infinies de ces forêts et de vaincre leur farouche impénétrabilité?… Comment! il en existe de telles en Amérique, en Asie, en Afrique, et aucun pionnier n'a eu jusqu'ici la pensée d'en faire son champ de découvertes, ni le courage de se lancer à travers cet inconnu? Personne n'a encore arraché à ces arbres le mot de leur énigme comme les anciens aux vieux chênes de Dodone?… Et n'avaient-ils pas eu raison, les mythologistes, de peupler leurs bois de faunes, de satyres, de dryades, d'hamadryades, de nymphes imaginaires?… D'ailleurs, pour se restreindre aux données de la science moderne, ne peut-on admettre, en ces immensités forestières, l'existence d'êtres inconnus, appropriés aux conditions de cet habitat? À l'époque druidique, est-ce que la Gaule transalpine n'abritait pas des peuplades à demi sauvages, des Celtes, des Germains, des Ligures, des centaines de tribus, des centaines de villes et de villages, ayant leurs coutumes particulières, leurs moeurs personnelles, leur originalité native, à l'intérieur de ces forêts dont la toute-puissance romaine ne parvint pas sans grands efforts à forcer les limites?…»